Cinéma, consommation

Nous les princesses

Il y a eu, en 2011, une très belle campagne de publicité pour le parfum Angel de Thierry Mugler, où Eva Mendez entonne The windmills of your mind. Je pense sincèrement que les concepteurs de ce spot publicitaire savent pertinemment que la chanson de Michel Legrand, même traduite, interpelle toutes les petites filles qui ont regardé Peau d’âne étant petites, et qui, devenues adolescentes, ont pleuré avec Catherine Deneuve sur le quai de la gare de Cherbourg.

Je suis de celles qui ne jurent que par les films chantés où tout est chorégraphié, assorti, composé et calculé dans les moindres détails. Je suis de celles qui croient que la rencontre entre Jacques Demy et de Michel Legrand est la plus belle rencontre du siècle. Je suis de celles qui chantent la chanson du cake d’amour lorsqu’elles font un gâteau, et qui attendent leur prince une fois le gâteau terminé.

Le jour où j’ai rencontré l’homme de ma vie, j’avais fait connaissance, le matin même,  avec Delphine, Solange, Maxence, Yvonne, Andrew Miller et Monsieur Dame, les personnages des Demoiselles de Rochefort. Après coup, j’ai eu l’impression que le film faisait écho à l’épilogue heureux de mon existence, puisque comme tous les personnages du film, j’avais trouvé l’amour.

Mais il faut savoir que le cinéma de Jacques Demy n’est pas qu’un assortiment de bonbons dont la saveur passe aussitôt le sucre évanoui. Chez Demy, tout est plus juste et nuancé qu’il n’y paraît. Les demoiselles de Rochefort, c’est aussi l’histoire d’artistes qui attrapent ou ratent certains rendez-vous de la vie, à commencer par Yvonne, qui a perdu l’amour deux fois et passé sa vie à faire des frites pour faire de ses filles des érudites : Solange, qui vit de leçons de solfège, et Delphine, qui enseigne la danse. Il y a aussi Andrew Miller, le musicien qui a réussi, sans trouver l’amour; et son pendant, Monsieur Dame, musicien converti en vendeur de pianos, qui a connu l’amour et l’a perdu. Finalement, il y a Maxence, qui a peint la femme idéale et qui la cherche encore. Or le récit se conclut sur la rencontre entre Andrew Miller et Solange, les retrouvailles entre Yvonne et Monsieur Dame, mais reste flou sur ce qu’il advient de Maxence et Delphine. On voit seulement Maxence monter dans le camion où Delphine est entrée quelques instants avant. Demy réserve à Maxence et Delphine le destin le plus magnifique, la recherche de l’idéal, et la découverte, sinon de l’autre, de leur véritable destin. Pourquoi, alors, les condamner simplement à un amour éternel, ou le leur refuser ? Le film s’achève donc sur cette rencontre suggérée, mais non réalisée.

Les films de Jacques Demy sont des histoires qui se racontent bien aux petites filles, mais qui ne déçoivent pas les grandes. Malheureusement, la musique de Michel Legrand sert aussi à vendre du parfum….et nous, les princesses habituées de croire que cette musique les guidera dans un monde beau, vrai, et élaboré avec intelligence, tombons joyeusement dans le panneau.