Moment automatiste

Au moment de dormir, je suis une grande artiste. Quelques minutes avant de sombrer dans le sommeil, j’arrive enfin à concevoir des choses qui n’existent pas. Des visages que je ne peux qu’avoir inventés. Des situations qui ne ressemblent à rien que j’aie consciemment connu. Des objets dont je n’arriverais même pas à dire à quoi ils servent. Des pensées inutiles, et souvent même, inopérantes. Des histoires tordues qui appartiennent à la fiction. C’est ce moment qui me fait réaliser combien, dans ma vie de femme me laisse peu à penser, peu à créer. Mon cerveau est rempli de pensées ordinaires, de notions utiles, de détails du quotidien, et quand j’arrive enfin à l’arracher à ses habitudes, il cherche le beau, pour se consoler de l’utile.

Or le beau laisse peu de place à l’imagination. Quand je me concentre sur une phrase de Proust ou une chanson de Barbara, quand je vais voir le dernier Almodóvar au cinéma, quand je profite d’une matinée de printemps ou d’une lumineuse journée d’hiver pour m’évader de la maison, je ne suis pas une artiste. Je me console simplement de ne pas avoir une vie suffisamment créative, ou trop fatiguante, ou pas assez gaie.

Ce que je vois avant de dormir est d’un autre ordre. Ça n’est ni beau, ni édifiant, même pas logique. Mais c’est vital. C’est pourquoi, au fil du temps, je me plais à être de plus en plus consciente de mon moment automatiste. Pas que je veuille comprendre. Mais j’aime regarder. Je me laisse porter par les images, à moitié endormie. J’essaie parfois d’émerger pour avoir une vue d’ensemble, ce qui a pour effet d’annuler le processus. Mais j’essaie quand même. J’essaie d’entrouvrir pour observer, dans l’entrebâillement, la totale inconnue qu’est la pensée libérée de toute contrainte logique ou esthétique. Et en même temps, d’appréhender une autre totale inconnue, moi. Un être créatif qui se réveille dans le minuscule interstice entre la veille et le sommeil.


J’ai raison….et j’essaie d’arrêter

Les jours où je travaille, je suis dans la rue à sept heures trente, et je marche d’un bon pas vers l’arrêt de bus. Dès que je dois me frayer un chemin entre les passagers, je suis frappée par le mal du siècle : j’ai raison. Et les autres ont tort. Il y a toujours quelqu’un qui se trouve sur mon chemin (et qui est forcément trop lent) ou quelqu’un qui pousse derrière (un malappris qui veut tout faire trop vite).

Dans le métro, il y a toujours des individus qui gardent les yeux rivés sur leur téléphone pour être sûrs de ne pas voir les autres et incidemment, ceux qui pourraient avoir besoin d’un siège (j’ai subi cette indifférence pendant les trois derniers mois de ma grossesse), ou des étudiants qui parasitent l’ambiance avec le son résiduel de leur iPod. Je n’ai pas fait trois pas dans le wagon que je sais tout ça à l’avance, et pourtant, chaque jour, je me le répète plus ou moins longtemps : quels connards. Une fois au bureau, je reçois une pluie de courriels et d’appels de gens qui ont raison. Et qui bien souvent, ont besoin de me montrer que j’ai tort de quelque façon que ce soit pour faire valoir à quel point ils ont raison. Dans l’espace de mon bureau, je m’autorise à avoir tort. Car le client a toujours raison. Et que je perdrais beaucoup trop de temps et d’énergie si je passais mon temps à avoir raison.

C’est seulement après avoir passé la porte de la maison que je m’autorise à avoir de nouveau raison. Et à être critique. Face à ceux qui se sentent dans le droit absolu et continuel d’avoir raison. De s’affirmer. De commencer toutes leurs phrases par « Moi, je…. ». C’est le mal du siècle. Il faut trouver quelqu’un à détester, à critiquer, exister contre quelqu’un.

J’essaie d’arrêter. J’essaie d’ignorer les blâmes qui n’en sont pas et de me montrer tolérante envers ce que j’aurais tendance à blâmer. Ça marche. Ça marche avec les plus cons, ceux qui se ridiculisent à force d’avoir raison et qu’on n’a qu’à laisser s’enfoncer. C’est ça de pris. Ça marche aussi avec les gens qu’on aime et à qui on donne le droit d’avoir tort parce qu’on sait pourquoi ils réagissent de la sorte, on leur donne en quelque sorte le droit de nous blâmer pour leurs défauts parce que c’est la plus belle preuve d’amour qu’on puisse donner à quelqu’un.

Le plus difficile, c’est d’abdiquer par rapport à la barbarie consensuelle. Parce qu’on dit que si on devient tolérant avec ceux qui ne cèdent pas leur place aux femmes enceintes, ceux qui ne lâchent pas leur téléphone des yeux, ceux qui parlent fort avec un écouteur dans l’oreille (vivre leur petite féérie intérieure en dépit de la politesse la plus élémentaire), ceux qui attendent leur droit de réplique avec des insultes à la bouche, ceux qui pensent que la consommation est un droit qui prime sur tout, bref, si on tolère le narcissisme dans ses formes les plus courantes, il n’y aura bientôt plus de raison d’appeler ça une société. Parce que ce sera chacun pour soi, tout le temps, partout, et que ce sera invivable.

J’ai envie de faire une campagne publicitaire, une journée nationale, une page Facebook, qui s’appellerait : « J’ai raison…..et j’essaie d’arrêter ». Pour donner un break à tout le monde.


Mes délires ordinaires

La tentation se présente à chaque année: recoudre ensemble les fils des années qui se sont défaits derrière soi. Faire une courtepointe avec les meilleurs bouts, et se dire que ça pourrait être ça, notre vie. Jouer dans les plaies ouvertes. Entendre le rire des amis qu’on a quittés. Essayer de comprendre, de mettre les choses bout à bout pour être capable de continuer.

J’ai parlé, dans un billet intitulé Camera Obscura, de l’analyse amorcée avec la naissance de ma fille. Pendant plusieurs semaines, je n’ai pu penser à rien d’autre qu’à elle. Alors que d’habitude je suis une personne qui réfléchit, qui se tracasse, qui fantasme, qui prévoit. Quand ça s’arrête d’un coup, il faut qu’une activité psychique prenne le relais. Résultat : mon site d’enfouissement intérieur s’est mis à projeter un déluge d’images, comme s’il avait attendu l’extinction complète de l’activité bouillonnante de ma vie pour faire entendre sa clameur souterraine. Dans un premier temps, ça n’a été que ça, un défilement d’images. Puis, à force d’y revenir, les images se sont se précisées, agencées, formant une constellation de plus en plus lisible, de plus en plus ordonnée. Je m’arrête moins aux contenus, aux situations, qu’aux figures qui apparaissent lorsqu’un rêve revient deux fois, cinq fois, dix fois sous différentes formes.

J’assimile le sens de certains événements auxquels je n’avais pas repensé depuis des années. Par exemple, cette dispute survenue entre mes parents et mon oncle lorsque j’avais neuf ans. Cette dispute qui a mis fin à nos fréquentations. Mon oncle habitait le même quartier que nous. À quelques rues. Mais après la querelle, ce secteur a cessé d’exister pour nous. Petite fille, j’ai évité cette rue; adolescente, j’ai changé de quartier; jeune adulte, j’ai déménagé dans une autre ville, sans même y penser. Jeune maman, j’ai rêvé à cette rue, toutes les nuits, durant plusieurs semaines. Au début, je l’embellissais pour ne pas affronter mon oncle, cet adulte vociférant dont les colères me terrorisaient. Puis je m’y perdais et découvrais un monde merveilleux dans la rue voisine. Dans mes derniers rêves, je ne rêvais plus que pour me perdre dans les rues avoisinantes et découvrir le merveilleux qui s’y cachait. M’arrêter chez la dame aux chats qui fait des tartes. Visiter une maison nouvellement construite. M’égarer dans le sentier qui fait office de ruelle et y découvrir un ruisseau. Apprendre qu’on a creusé un canal le long de l’aréna et qu’on y bâtit de vieilles demeures victoriennes. Trouver une boutique d’antiquités qui vend les meubles de mon enfance, ou une salle de bowling dont j’aurais ignoré l’existence durant toutes ces années. Plus d’oncle vociférant. Juste son quartier, sans lui, rempli de mes délires ordinaires. Du coup, je n’ai plus besoin de me réconcilier avec lui, parce que j’ai rendu le monde où il évolue complètement vivable, et c’est tout ce qui compte.

Et c’est tout ce qui m’intéresse, maintenant. Trouver mes vieux démons vivables en les incluant dans un petit conte de fées que je me raconte tous les soirs. Grâce à ma fille, je suis devenue une personne différente, et j’ose dire, meilleure. Puisque j’arrive à pardonner, et pas seulement dans des cas où les torts reviennent à d’autres. J’arrive aussi à me tolérer, moi. À assumer mes moins bons coups, à comprendre ce qu’ils ont eu de nécessaire. Recoudre ensemble les fils du passé. Faire une courtepointe pas si belle que ça, mais l’aimer quand même, parce que malgré tout, on arrive à tirer quelque chose de nos malheurs, et à faire des enfants qui devront comprendre à leur tour.


Camera obscura

Se ranger : se mettre en ordre, en rangs. Adopter un genre de vie plus régulier, plus raisonnable.

-Le Petit Robert

Si certains ont du mal à franchir ce stade que l’on appelle l’âge de raison, j’ai trouvé facile de renoncer aux sorties pour mener une paisible existence dans les limites de mon habitation, d’employer mon temps à travailler et d’investir toutes mes énergies dans ma petite famille. Après tout, j’avais déjà fait une partie du chemin au fil des années, en m’investissant de plus en plus sur le plan professionnel, en délaissant les fêtes et la bouteille et en adoptant un mode de vie plus sain.

Mais, contrairement à la maternité, le travail tient l’esprit occupé. Comme reporter radio, conseillère en communications ou relationniste, j’ai eu des journées chargées, rythmées par les interactions sociales, et complétées par d’agréables rencontres amicales en soirée. Le soir, je sombrais dans un sommeil profond, quelquefois troublé par le résidu de mes activités diurnes. C’est sans parler du sommeil trouble et sans rêve de la grossesse.

Avec l’arrivée de bébé, le rythme de mon existence s’est ralenti et mes journées se résument à me lever aux aurores et à m’occuper de ma fille jusqu’à la tombée de la nuit. En revanche, dès que je pose la tête sur l’oreiller, je suis sujette à un déluge d’images, de griefs, de questions et d’énigmes puisées dans ma mémoire. Objets aperçus dans un passé proche ou lointain; conflits vécus ou imaginés campés par des êtres réels ou inventés; personnages croisés au fil des relations mondaines ou personnelles, toujours flanqués de rôles improbables; lieux hybrides, circonstances incongrues, dialogues loufoques. Malgré toute la sagesse dont je suis capable dans ma vie de jeune maman, je constate avec horreur que la nuit me transforme en dramaturge sardonique de ma propre existence. À la frustration de ne pas pouvoir voyager s’ajoute celle, au réveil, de ne jamais pouvoir visiter les lieux fréquentés dans les songes; à la nostalgie des êtres perdus s’additionne la tristesse de ne jamais connaître le repas ou l’étreinte partagée avec eux en rêve. La nuit, je suis architecte, aventurière, femme du monde ou je redeviens adolescente; après tout, j’ai toute la journée pour être femme au foyer et aborder l’avenir avec plus de tempérance qu’autrefois.

L’enfant censé amener du calme dans ma vie a redémarré en grande pompe les projections de mon petit cinéma intérieur. Je rêve assidument, obstinément, désespérément à tout ce que je regrette, ce que j’espère, ce qui me préoccupe, ou, plus simplement, ce qui a été et n’est plus. Autour de l’enfant, la pop culture a érigé une pléthore d’artefacts, de lieux communs, une littérature de la banalité et du quotidien. Mais aucun livre ne m’a jusqu’ici raconté à quel point ma vie intérieure serait intense après la venue de bébé. Que mon quotidien, si rangé et ordonné soit-il, ne pourrait plus contenir tout ce que je suis, tout ce que j’aime, mes visions, mes souvenirs, et qu’il m’offrirait l’opportunité de leur laisser libre cours chaque nuit. Que loin d’exister par procuration à travers les babillements d’un petit être exquis, je développerais une existence sublime au-delà de ce petit être. Qu’au lieu de ranger tout ce que j’ai été dans un meuble à l’ombre d’un vécu bien ordonné, je continuerais, assidûment, mon existence houleuse, contrastée, sous le regard bleu d’une charmante petite ogresse.


Maman cinéphile

En mettant mon bébé au monde, j’étais loin de me douter que je venais de mettre en veilleuse un pan important de ma vie, ma cinéphilie. Les premières semaines de ma vie de maman, j’ai mis de côté les sorties au cinéma et au club vidéo, puis, j’ai repris doucement les locations de films, en me résignant à arrêter le visionnement au gré de l’appétit et des coliques de mon nourrisson. Après avoir repris le sport et les repas au restaurant, je me dis qu’il est temps de mettre une sortie au cinéma à l’agenda. Je sais qu’il existe des projections pour parents, mais j’ignore encore que derrière cette promesse alléchante se cache une triste réalité.

Horreur ! En consultant les horaires, je réalise combien l’offre est maigrichonne. Starcité propose X-Men et Kung-Fu Panda en version française; c’est sans parler de l’offre tout aussi peu alléchante des salles de Boucherville et Laval. Pas de quoi se ruer en banlieue. Prête à monter aux barricades, j’écris sur-le-champ à Mario Fortin, directeur du Cinéma Beaubien, pour réclamer des séances avec bébé, histoire de voir un film digne de ce nom. Quelques heures plus tard, je reçois ce divin message de la part de son adjointe :

Au Cinéma Beaubien, vous êtes toujours la bienvenue avec votre poupon. Nous n’avons pas de représentation spécifiquement dédiée à la famille.  Les parents sont toujours bienvenus pour toutes les représentations. L’environnement du cinéma Beaubien est idéal pour les représentations « jeune famille » en tout temps. Nous n’avons pas besoin de baisser le son, il est toujours confortable pour toutes les oreilles. Les films que nous présentons sont ceux que les mamans et les papas veulent voir. Pas besoin d’attendre une représentation spéciale organisée pour eux!  Notre clientèle comprend qu’un bébé pleure ou manifeste son intérêt pour le film, mais habituellement, ils dorment à poing fermés! De plus nous avons dans l’une de nos toilettes une table à langer accessible autant aux papas qu’aux mamans. Nous faisons aussi parti de la Petite route du lait, donc les mamans sont les bienvenues pour allaiter leur poupon. J’espère que vous profiterez de notre cinéma dans les prochains mois, nous vous accueillerons avec grand plaisir et bon cinéma. Francine Cadieux

Inutile de dire que je n’ai pas attendu le lendemain pour me rendre sur place, histoire de savourer la délicieuse comédie  Les femmes du 6e étage . Avec bébé dans les bras, prête à sortir au moindre babillement, mais bien décidée à voir le film jusqu’au bout. Ce que je fis ! Je souhaite donc remercier Mario Fortin et son équipe en criant la bonne nouvelle sur les toits : parents, vous n’êtes pas condamnés à voir des blockbusters doublés en français ! La cinéphilie avec bébé, c’est possible !


Le jour de la marmotte et le calendrier païen

Le jour de la marmotte est l’histoire d’un homme condamné à revivre la même journée à l’infini. Phil Connors (Bill Murray) se réveille perpétuellement à Punxsutawney le 2 février, et une fois passés la surprise et le dégoût d’être ainsi piégé par le sort, se donne comme mission de réinventer les différents événements de cet espace-temps pour échapper à un éternel et frustrant retour au même point. Sur le plan scénaristique, l’idée relève du pur génie. Mais au-delà de la savoureuse comédie qui résulte de cette prémisse kafkaïenne, le film illustre à merveille la vacuité du calendrier que nos institutions païennes et mercantiles ont institué.

Les lectures philosophiques (l’éternel retour) et religieuses (le karma) du film abondent; mais une lecture anthropologique de l’œuvre pourrait, entre autres choses, apporter un éclairage nouveau sur le débat sur la « madamisation des médias » déclenché par l’article de Stéphane Baillargeon. Constatation préliminaire : notre calendrier n’est plus composé de rites mythiques ou religieux, mais d’événements, qui, bien que connotant des événements d’un ordre sacré, n’en sont plus que la relique. Soulignons d’emblée que le jour de la marmotte n’est ni une fête, ni un rituel, même pas un rite. C’est un événement comme il y en a tant dans le calendrier, une date à laquelle un rituel machinal vient combler un vide dans l’actualité. Il en va de même pour Noël, Pâques, Thanksgiving, et Halloween, qui sont désormais célébrées sans que la véritable signification de ces cultes nous effleure. Mais comme ces fêtes évoquent un passé pas si lointain où le calendrier avait une signification, plusieurs demeurent bercés par l’illusion que l’on fête Noël ou Pâques par respect pour notre passé religieux; qu’Halloween est la fête des morts et non celle des bonbons; que Thanksgiving marque la fin des moissons et pas la simple envie de manger à s’en faire péter le ventre. Remercions donc les scénaristes de Groundhog day d’avoir mis en scène un événement dont peu connaissent la signification folklorique et qui sert si bien l’argument que je veux défendre ici: le calendrier des fêtes tel que nous le connaissons est dénué de signification rituelle, religieuse et sociale; par conséquent, au contact d’une conception aussi défaillante du temps humain, notre réalité s’appauvrit considérablement.

Le nouvel homme qu’est Phil Connors, blasé et imbu de lui-même, je l’ai croisé partout dans ma courte carrière dans le monde des médias. Il s’abreuve à la source de l’événement, inonde sa tribune de banalités pour soi-disant le réinventer, et se retire rapidement pour travailler au sujet du lendemain. Le média est l’émissaire de l’événement, se défend-il lorsqu’on lui reproche d’être superficiel. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’un tel ordre des choses, qui met l’individu en relief sur un fond relativement stable et insignifiant, est beaucoup plus rassurant pour son ego qu’un ordre divin ou historique qui menacerait sa toute-puissance de mâle quadragénaire que rien ni personne ne remet en question. Je pourrais aussi parler, puisque c’est la tendance ces jours-ci, de la madame d’Outremont ou de St-Lambert à qui, paraît-il, le média québécois s’adresse. Ceux qui auront vu dans cette affaire une guerre des sexes se leurrent lourdement, car peu importe que le media tente de séduire un homme ou une femme : le drame, c’est qu’un calendrier taillé à la mesure de l’individu se révèle extrêmement pauvre en expérience. Tout s’y confond, de la simple préoccupation pécuniaire (le temps des REER) aux restes de catholicisme (Sainte-Catherine et autres dimanches des rameaux), en accordant la plus large place à l’actualité (la rentrée, la campagne électorale, la saison des ouragans). Tout actualiser, c’est le mot d’ordre, pour tout mettre à la hauteur du ici et du maintenant. Au détriment d’une expérience (appelez la religieuse, mythique ou historique) qui s’inscrirait dans la durée. Robert Lepage a développé cet antagonisme fraternel entre deux personnages dans La face cachée de la Lune; l’un fasciné par le cosmos et son influence sur les destinées humaines, l’autre (un annonceur de météo, justement) platement convaincu que la terre vue du ciel ressemble à l’écran radar d’un bulletin météo.

Je disais donc que le protagoniste du Jour de la marmotte, émissaire de l’événement, est en continuelle fuite par en avant, pressé de passer à l’événement du lendemain. Mais voilà, le sort s’acharne sur lui et le condamne à revivre la journée la plus fade du calendrier. Le film relate donc la bataille qu’il livre pour s’extraire de son individualisme et donner à l’événement la dimension vécue qui lui conférerait une valeur. En fait, le personnage tente d’abord de tirer parti de sa position pour s’enrichir, puis pour séduire sa collègue de travail, sur le mode du jeu et de la simulation; finalement, il s’applique à tirer le maximum de cette journée en se liant à tout un chacun, portant secours à l’un, offrant son amitié à l’autre, tirant des leçons de tous ceux qu’il rencontre, sur le mode de l’être. Présenté de prime abord comme l’événement le plus banal et mécanique de l’existence de Phil, le jour de la marmotte se révélera progressivement comme un trésor d’expériences vécues. Et tout ça, sans jamais évoquer un dieu ou d’une puissance maléfique qui manipulerait le héros; soulignons cependant que le mot religion provient du latin religare, qui signifie relier. C’est donc en entrant en relation que le protagoniste retrouve le sens de la célébration. Car son problème avec le calendrier ne vient pas du fait qu’il est athée, ni même agnostique. Il provient de sa perception appauvrie du calendrier qu’il lui fait perdre de vue la richesse du réel.

À la lumière de ces remarques, il apparaît que le remède à la vacuité de notre calendrier ne serait non pas de le renier, mais de réconcilier avec la complexité de l’expérience. C’est la solution suggérée par la pièce de Robert Lepage, qui se conclut par un rapprochement entre les deux frères antagoniques. Du latin relegere : recueillir, rassembler.

Références :

Giorgio Agamben, Enfance et histoire : Dépérissement de l’expérience et origine de l’histoire, Paris, Éd. Payot, 1989.

Stéphane Baillargeon, Médias – La madamisation, Le Devoir, 21 mars 2011.

Un jour sans fin, Wikipédia.


Le sexe autour du monde ou la télé à l’ère du plaisir

Raffolant des séries documentaires de voyage sur TV5, j’ai suivi, depuis le début de sa diffusion, la série Le sexe autour du monde, en essayant de comprendre ce qui ne colle pas pour qu’une proposition aussi alléchante (un tour du monde à travers les mœurs sexuelles des habitants de différents pays) soit au final présentée de manière si peu intéressante qu’on en retire bien peu de plaisir. Qu’est-ce qui m’énerve le plus ? Est-ce que c’est l’allure de geek et le sourire gêné de Philippe Desrosiers, animateur et réalisateur, ou encore ses blagues maladroites destinées soi-disant à détendre l’atmosphère, mais qui ajoutent au côté déjà confus d’entrevues menées dans deux ou trois langues ? Est-ce la facilité de la mise en scène, impliquant des interviews menées des chambres à coucher où l’on sent que les couples embellissent leurs réponses pour livrer la marchandise devant une caméra trop présente, trop statique, à un animateur qui n’a pas l’air de se sentir à sa place ? Un peu, mais tout de même pas complètement. Ce qui gâche l’ensemble, en fait, c’est l’impératif de rendre ça l’fun, sexy, et pas sérieux pour deux sous qui finit par nous convaincre qu’en effet, l’émission est tout sauf bien documentée.

En fait, j’ai saisi ce qui me dérange à la deuxième émission, celle portant sur le Rwanda, où l’on décrit le gukuna, pratique qui consiste à étirer les petites lèvres. Foncièrement optimiste, l’animateur fait remarquer que la plupart des pays d’Afrique pratiquent l’excision pour inhiber le plaisir féminin, alors que la tradition rwandaise prône plutôt le contraire, la stimulation et l’élargissement des organes sexuels féminins, pour favoriser l’épanouissement du plaisir. Sauf qu’on apprend par les femmes interrogées que cette pratique, en somme assez douloureuse, est ritualisée et répandue au point que les mères obligent leurs filles à le faire dès l’âge de treize ans sans quoi elles ne trouveraient pas d’époux. Thèse validée par les intervenants mâles : une femme avec des petites lèvres de taille normale, ça n’est pas excitant pour un rwandais. Bref, si ailleurs le clitoris est obligatoirement retiré aux filles, au Rwanda, on te targue d’imposer aux filles d’élargir leurs lèvres. Sur le fond, je ne trouve pas ça mieux. Mais comme la recherche du plaisir semble guider notre infatigable reporter, il accepte ce sur quoi tout le monde a l’air de s’entendre : la sexualité rwandaise est orientée sur le plaisir féminin.

Même si depuis j’ai décidé de laisser une chance à l’émission et de voir tous les épisodes, derrière toutes les questions de Philippe Desrosiers, je vois le même désir de présenter le plaisir comme le point qui réunit toutes les cultures. Mais supposons une seconde que le sexe ne soit pas qu’une affaire du plaisir.

Prenons le Rwanda. J’ai été étonné que l’on parle de la sexualité des Rwandaises sans mentionner les viols pratiqués pendant le génocide. On ne veut évidemment pas évoquer des souvenirs douloureux dans une émission qui célèbre la diversité des plaisirs charnels. N’empêche, il y a seize ans, le pénis a été utilisé comme arme de destruction massive au Rwanda. Et l’on choisit ce pays pour tourner une émission qui porte sur l’expression du plaisir féminin…sans mentionner ce « détail ».

Dans l’épisode sur l’Inde, diffusé cette semaine, la donnée absente, c’est le ratio hommes/femmes de la population dudit pays. Soit 100 hommes pour 93 femmes. Comme en Chine, la famille indienne est soumise à une politique de limitation des naissances, dans une société où l’homme est roi et maître et où la femme est un fardeau financier. Quel sexe, selon vous, est favorisé ? On estime que sur un milliard d’Indiens, il manque environ 36 millions de femmes, éliminées par des avortements sélectifs et des infanticides. Résultat, la population est fortement masculine et les hommes en âge de se marier sont en mal de femmes. Les enlèvements et les viols sont fréquents. Question évacuée du propos, puisque le souci de donner une vue d’ensemble de la sexualité des Indiens s’efface derrière la nécessité de divertir.

Combien de questions cruciales peut-on évacuer tout en prétendant faire du documentaire ? Dans quelle proportion Philippe Desrosiers se considère-t-il journaliste, animateur, ou agent de divertissement ? Ça serait important de le savoir puisqu’il se pose en témoin et juge de ce qui est normal ou excentrique, tout en gardant sa candeur d’animateur de variétés. Personnellement, j’éprouve un malaise par rapport à cette culture de la candeur et du divertissement, où tout se mélange, information, opinion et plaisir, sans le savant dosage qui garantirait le succès de la formule.