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École Baril: une promesse non tenue pour 2017

École Baril, 2 janvier 2017

2017 arrive avec une promesse non tenue : il n’y aura pas d’école primaire dans Hochelaga avant le printemps. Janvier 2017 est la date que les parents et élèves des écoles Hochelaga et Baril ont attendue avec fébrilité, avant d’apprendre par une lettre que leurs attentes seraient déçues, puisque l’école n’ouvrirait pas avant le printemps.

Installée dans l’arrondissement avec une enfant d’âge préscolaire en juin 2013, je ne me suis pas trop inquiétée que les deux écoles du coin soient fermées. Après tout, on nous promettait une école neuve pour la rentrée 2016.

Mais l’arrivée à la maternelle de ma fille  se rapprochait, et les écoles étaient toujours fermées. En janvier 2015, j’ai tenté de l’inscrire en libre choix à deux autres écoles de l’arrondissement, en vain. Je me suis donc rabattue sur la solution de rechange offerte par la CSDM : envoyer mon enfant à son école de quartier, provisoirement relocalisée à la Polyvalente Édouard-Montpetit. En septembre, mon idée était faite : ma petite prendrait le bus matin et soir. La direction nous a rassurés : le service de transport était bien organisé, et après tout, nous allions regagner le quartier en janvier (c’est du moins ce que nous croyions).

Dès les premiers jours de classe, le service de transport a connu plusieurs ratés. Un garçon qui devait être au service de garde a été mis dans le bus et déposé au parc sans que ses parents soient avertis. Une fille qui aurait dû descendre au coin de Sainte-Catherine s’est retrouvée au coin de la Fontaine. Un autre bus a mis plusieurs minutes à arriver à destination, créant une commotion chez les parents qui attendaient au point de rendez-vous. Chaque fois, même plates réponses de la part de la direction : des erreurs de début d’année nous disait-on; quand tout le monde serait habitué, tout irait rondement.

Début décembre, ce fût mon tour de faire les frais de la mauvaise gestion des transports. Voulant faire garder ma fille, j’avertis l’école que sa gardienne viendra la récupérer plus tôt à l’arrêt de bus habituel, c’est-à-dire à l’École Hochelaga. À l’heure dite, ma fillette n’est pas dans l’autobus. Je contacte le service de garde, où on ne décroche pas le téléphone (ce qui est habituel, puisque c’est l’heure à laquelle les éducatrices sont débordées). Je reçois alors un coup de fil d’un parfait inconnu qui a retrouvé ma fille au coin de Dézéry et la Fontaine. Elle a pris le mauvais bus, et le chauffeur l’a déposée au dernier arrêt sans vérifier qu’un parent était présent. Je joins de nouveau ma gardienne qui finit par retrouver ma fille vers 16 :30. À cette heure, la nuit est tombée. Le mercure est passé sous zéro.

J’ai fait le suivi avec l’école, qui a apporté les correctifs  nécessaires. On a changé le numéro erroné sur la carte de transport, fait le nécessaire avec la compagnie d’autobus pour que la bourde du chauffeur ne se reproduise plus. J’apprécie les efforts et le professionnalisme du personnel de l’école, mais ce que je garde en tête, c’est que ma fille, qui aurait dû être en sécurité à l’école, a été négligemment laissée sur un coin de rue. L’école a fait un suivi plus qu’acceptable, certes, n’empêche que la situation est inacceptable. Des élèves déjà pénalisés par la délocalisation de leur école ne devraient pas être fragilisés les failles du système de transport et des erreurs de gestion.

En tant que mère, je suis inquiète, effrayée et écœurée. Inquiète que les professionnels de l’école doivent en faire plus pour compenser la relocalisation de leur école, effrayée à l’idée qu’un incident similaire survienne de nouveau et écœurée que nos élus mettent autant de temps à régler le problème des écoles.

Je ne fais pas le vœu d’avoir une nouvelle école de quartier en 2017; je l’exige, point. Madame Poirier, Monsieur Ménard, Madame Harel-Bourdon, Madame Beaudet, tenez vos promesses, livrez la marchandise.

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Où va la classe moyenne ?

Rosemont

Quand j’ai quitté le Plateau pour m’établir près de la promenade Masson il y a deux ans, le quartier offrait énormément d’avantages à ma famille à revenu modeste : un logement de 7 pièces, une cour, tous les services de proximité et un voisinage sympathique. Vu le loyer raisonnable, j’ai aussi eu droit à un appartement décati, beaucoup de saleté accumulée, de la vermine et des moisissures. Mais c’était peu considérant tous les bénéfices que je gagnais au change, et une fois l’appartement dûment retapé,  j’ai pu apprécier, en compagnie de ma fille et mon mari, les mille et uns bonheurs qu’offraient la ruelle, les parcs, les piscines, la garderie à un jet de pierre, tout ça à quelques minutes du centre-ville.

Une fois passé le cap du revenu moyen et prête à devenir propriétaire, j’ai constaté avec stupeur que les prix avaient augmenté à un point tel que mon ménage ne pouvait plus se permettre le quartier. Nous avons spontanément mis le cap sur Hochelaga, un coin plus abordable qui, à proximité de la rue Ontario, offre les mêmes avantages que Rosemont. Déménagement prévu dans six semaines. Je pleure le nid d’amour que j’ai construit dans cet agréable voisinage. Un peu amère, je me plais à dédaigner le quartier qui ne veut plus de moi. Il est sale, bondé et les voitures s’y entassent. Les taxes explosent. Les bars grouillent de bobos.

Où va la classe moyenne ? Un fossé se creuse dans Rosemont. D’un côté, les familles à faible revenus qui restent locataires, de l’autre, les bourgeois qui s’installent dans des condos ou des maisons retapées à grand frais. Je crains que Rosemont devienne ce qu’était le plateau quand je l’ai quitté en 2011 : un quartier de retraités et de professionnels branchés qui essaient tant bien que mal de cohabiter avec les tatoués du coin.

Alors, en route vers le nouvel Eldorado, HoMa, qu’on annonce depuis près de trente ans comme le prochain quartier d’avenir. Si sa réputation s’améliore, la gentrification ne l’a heureusement pas encore atteint. Qu’elle prenne son temps.


La perplexité s’attrape comme la grippe

J’entends, régulièrement, les medias parler des salles d’urgences en termes rébarbatifs. On nous les présente comme des lieux où les infections se multiplient. On nous annonce 12, voire 24 heures de temps d’attente. On en proscrit certaines, supposées déborder en pleine épidémie de grippe saisonnière. On déplore le manque de coordination, de personnel, voire même de compétence dans les urgences des hôpitaux.

‎Je suis allée aux urgences ce mois-ci. Deux fois. Avec un bébé fiévreux. Non seulement je n’ai pas attendu, mais tout le monde a été sympa. S’il est vrai que j’ai dû répéter au moins dix fois la raison de ma visite, j’ai eu droit à chaque fois à la même qualité d’écoute. La deuxième fois, j’ai été acheminée rapidement vers le service pédiatrique. À l’étage, on nous a octroyé une chambre avec deux lits : une antiquité métallique et un lit flambant neuf, offert, indiquait une petite pancarte, par la fondation du Canadien pour les enfants. L’ensemble faisait pitié. Le contraste était choquant. Le lit métallique aurait paru moins obsolète sans la généreuse donation du Canadien. C’était l’image même d’un système de santé qui, d’une part, doit composer avec des moyens de plus en plus maigres, mais qui, de l’autre côté, peut compter sur la charité de fondations privées pour palier à certains manques. Sauf que le coup d’œil, loin de produire  l’impression que les choses marchent mieux comme ça, trahit le manque d’unité dans la vision.

Outre les médias qui critiquent de plus en plus les institutions publiques et nous les présentent comme des épaves, il y a une autre tendance qui m’énerve : la présence bien visible de fondations privées et de corporations entre les murs des hôpitaux. Comme si on nous disait : « Hey, le contribuable, tu penses que c’est avec tes taxes qu’on pourrait se payer ça ? Eh non, c’est BMO qui a payé pour ton lit ! Penses-y ! » C’est le reflet de cette droite déprimante qui n’arrête pas de réclamer l’intervention du privé pour secourir notre pauvre système de santé. Cette droite qui parle sans cesse d’alléger la structure de l’état et de déléguer aux entreprises la gestion de nos institutions. Cette droite qui dit moins fort qu’elle a déjà une liste d’amis bien intentionnés qui ne demandent qu’à récolter ces précieux contrats. Cette droite qui entretient le pessimisme et dépeint le gagne-petit comme un faible. Cette droite qui veut ériger le riche en roi et maître de la société de demain.

Même si mes impôts doivent augmenter, même si je dois rédiger des tonnes de paperasse pour trouver un médecin de famille, même si le lit d’hôpital sur lequel je finirai mes jours doit être vieillot et étriqué, je préfère confier ma santé à des bureaucrates qu’à des hommes d’affaires préoccupés uniquement par le profit. Je ne crois pas ceux qui prétendent que le jour ou plus de patients pourront être acheminés vers des cliniques privées, il y aura une meilleure gestion des services publics fournis aux moins biens nantis. Je pense plutôt que ce sera le début de l’hémorragie des professionnels vers le privé, et l’instauration d’un système à deux vitesses où les pauvres attendent des soins quand les riches passent devant.

Aux médias qui se plaisent à répandre la perplexité à coup de constat accablant sur les urgences, j’aimerais rappeler que nous sommes tous au courant que la grippe saisonnière frappe à chaque année, que la gastro nous guette et que les accidents de la route sont nombreux. Devons-nous pour autant jeter la pierre au service qui a le mérite de gérer ces petites catastrophes ? Au contraire, je crois que nous devrions accepter que la souffrance est un passage obligé, nous compter chanceux d’avoir un système équipé pour le rendre moins pénible et nous immuniser contre la perplexité des médias et de la droite.


J’ai raison….et j’essaie d’arrêter

Les jours où je travaille, je suis dans la rue à sept heures trente, et je marche d’un bon pas vers l’arrêt de bus. Dès que je dois me frayer un chemin entre les passagers, je suis frappée par le mal du siècle : j’ai raison. Et les autres ont tort. Il y a toujours quelqu’un qui se trouve sur mon chemin (et qui est forcément trop lent) ou quelqu’un qui pousse derrière (un malappris qui veut tout faire trop vite).

Dans le métro, il y a toujours des individus qui gardent les yeux rivés sur leur téléphone pour être sûrs de ne pas voir les autres et incidemment, ceux qui pourraient avoir besoin d’un siège (j’ai subi cette indifférence pendant les trois derniers mois de ma grossesse), ou des étudiants qui parasitent l’ambiance avec le son résiduel de leur iPod. Je n’ai pas fait trois pas dans le wagon que je sais tout ça à l’avance, et pourtant, chaque jour, je me le répète plus ou moins longtemps : quels connards. Une fois au bureau, je reçois une pluie de courriels et d’appels de gens qui ont raison. Et qui bien souvent, ont besoin de me montrer que j’ai tort de quelque façon que ce soit pour faire valoir à quel point ils ont raison. Dans l’espace de mon bureau, je m’autorise à avoir tort. Car le client a toujours raison. Et que je perdrais beaucoup trop de temps et d’énergie si je passais mon temps à avoir raison.

C’est seulement après avoir passé la porte de la maison que je m’autorise à avoir de nouveau raison. Et à être critique. Face à ceux qui se sentent dans le droit absolu et continuel d’avoir raison. De s’affirmer. De commencer toutes leurs phrases par « Moi, je…. ». C’est le mal du siècle. Il faut trouver quelqu’un à détester, à critiquer, exister contre quelqu’un.

J’essaie d’arrêter. J’essaie d’ignorer les blâmes qui n’en sont pas et de me montrer tolérante envers ce que j’aurais tendance à blâmer. Ça marche. Ça marche avec les plus cons, ceux qui se ridiculisent à force d’avoir raison et qu’on n’a qu’à laisser s’enfoncer. C’est ça de pris. Ça marche aussi avec les gens qu’on aime et à qui on donne le droit d’avoir tort parce qu’on sait pourquoi ils réagissent de la sorte, on leur donne en quelque sorte le droit de nous blâmer pour leurs défauts parce que c’est la plus belle preuve d’amour qu’on puisse donner à quelqu’un.

Le plus difficile, c’est d’abdiquer par rapport à la barbarie consensuelle. Parce qu’on dit que si on devient tolérant avec ceux qui ne cèdent pas leur place aux femmes enceintes, ceux qui ne lâchent pas leur téléphone des yeux, ceux qui parlent fort avec un écouteur dans l’oreille (vivre leur petite féérie intérieure en dépit de la politesse la plus élémentaire), ceux qui attendent leur droit de réplique avec des insultes à la bouche, ceux qui pensent que la consommation est un droit qui prime sur tout, bref, si on tolère le narcissisme dans ses formes les plus courantes, il n’y aura bientôt plus de raison d’appeler ça une société. Parce que ce sera chacun pour soi, tout le temps, partout, et que ce sera invivable.

J’ai envie de faire une campagne publicitaire, une journée nationale, une page Facebook, qui s’appellerait : « J’ai raison…..et j’essaie d’arrêter ». Pour donner un break à tout le monde.


Le jour de la marmotte et le calendrier païen

Le jour de la marmotte est l’histoire d’un homme condamné à revivre la même journée à l’infini. Phil Connors (Bill Murray) se réveille perpétuellement à Punxsutawney le 2 février, et une fois passés la surprise et le dégoût d’être ainsi piégé par le sort, se donne comme mission de réinventer les différents événements de cet espace-temps pour échapper à un éternel et frustrant retour au même point. Sur le plan scénaristique, l’idée relève du pur génie. Mais au-delà de la savoureuse comédie qui résulte de cette prémisse kafkaïenne, le film illustre à merveille la vacuité du calendrier que nos institutions païennes et mercantiles ont institué.

Les lectures philosophiques (l’éternel retour) et religieuses (le karma) du film abondent; mais une lecture anthropologique de l’œuvre pourrait, entre autres choses, apporter un éclairage nouveau sur le débat sur la « madamisation des médias » déclenché par l’article de Stéphane Baillargeon. Constatation préliminaire : notre calendrier n’est plus composé de rites mythiques ou religieux, mais d’événements, qui, bien que connotant des événements d’un ordre sacré, n’en sont plus que la relique. Soulignons d’emblée que le jour de la marmotte n’est ni une fête, ni un rituel, même pas un rite. C’est un événement comme il y en a tant dans le calendrier, une date à laquelle un rituel machinal vient combler un vide dans l’actualité. Il en va de même pour Noël, Pâques, Thanksgiving, et Halloween, qui sont désormais célébrées sans que la véritable signification de ces cultes nous effleure. Mais comme ces fêtes évoquent un passé pas si lointain où le calendrier avait une signification, plusieurs demeurent bercés par l’illusion que l’on fête Noël ou Pâques par respect pour notre passé religieux; qu’Halloween est la fête des morts et non celle des bonbons; que Thanksgiving marque la fin des moissons et pas la simple envie de manger à s’en faire péter le ventre. Remercions donc les scénaristes de Groundhog day d’avoir mis en scène un événement dont peu connaissent la signification folklorique et qui sert si bien l’argument que je veux défendre ici: le calendrier des fêtes tel que nous le connaissons est dénué de signification rituelle, religieuse et sociale; par conséquent, au contact d’une conception aussi défaillante du temps humain, notre réalité s’appauvrit considérablement.

Le nouvel homme qu’est Phil Connors, blasé et imbu de lui-même, je l’ai croisé partout dans ma courte carrière dans le monde des médias. Il s’abreuve à la source de l’événement, inonde sa tribune de banalités pour soi-disant le réinventer, et se retire rapidement pour travailler au sujet du lendemain. Le média est l’émissaire de l’événement, se défend-il lorsqu’on lui reproche d’être superficiel. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’un tel ordre des choses, qui met l’individu en relief sur un fond relativement stable et insignifiant, est beaucoup plus rassurant pour son ego qu’un ordre divin ou historique qui menacerait sa toute-puissance de mâle quadragénaire que rien ni personne ne remet en question. Je pourrais aussi parler, puisque c’est la tendance ces jours-ci, de la madame d’Outremont ou de St-Lambert à qui, paraît-il, le média québécois s’adresse. Ceux qui auront vu dans cette affaire une guerre des sexes se leurrent lourdement, car peu importe que le media tente de séduire un homme ou une femme : le drame, c’est qu’un calendrier taillé à la mesure de l’individu se révèle extrêmement pauvre en expérience. Tout s’y confond, de la simple préoccupation pécuniaire (le temps des REER) aux restes de catholicisme (Sainte-Catherine et autres dimanches des rameaux), en accordant la plus large place à l’actualité (la rentrée, la campagne électorale, la saison des ouragans). Tout actualiser, c’est le mot d’ordre, pour tout mettre à la hauteur du ici et du maintenant. Au détriment d’une expérience (appelez la religieuse, mythique ou historique) qui s’inscrirait dans la durée. Robert Lepage a développé cet antagonisme fraternel entre deux personnages dans La face cachée de la Lune; l’un fasciné par le cosmos et son influence sur les destinées humaines, l’autre (un annonceur de météo, justement) platement convaincu que la terre vue du ciel ressemble à l’écran radar d’un bulletin météo.

Je disais donc que le protagoniste du Jour de la marmotte, émissaire de l’événement, est en continuelle fuite par en avant, pressé de passer à l’événement du lendemain. Mais voilà, le sort s’acharne sur lui et le condamne à revivre la journée la plus fade du calendrier. Le film relate donc la bataille qu’il livre pour s’extraire de son individualisme et donner à l’événement la dimension vécue qui lui conférerait une valeur. En fait, le personnage tente d’abord de tirer parti de sa position pour s’enrichir, puis pour séduire sa collègue de travail, sur le mode du jeu et de la simulation; finalement, il s’applique à tirer le maximum de cette journée en se liant à tout un chacun, portant secours à l’un, offrant son amitié à l’autre, tirant des leçons de tous ceux qu’il rencontre, sur le mode de l’être. Présenté de prime abord comme l’événement le plus banal et mécanique de l’existence de Phil, le jour de la marmotte se révélera progressivement comme un trésor d’expériences vécues. Et tout ça, sans jamais évoquer un dieu ou d’une puissance maléfique qui manipulerait le héros; soulignons cependant que le mot religion provient du latin religare, qui signifie relier. C’est donc en entrant en relation que le protagoniste retrouve le sens de la célébration. Car son problème avec le calendrier ne vient pas du fait qu’il est athée, ni même agnostique. Il provient de sa perception appauvrie du calendrier qu’il lui fait perdre de vue la richesse du réel.

À la lumière de ces remarques, il apparaît que le remède à la vacuité de notre calendrier ne serait non pas de le renier, mais de réconcilier avec la complexité de l’expérience. C’est la solution suggérée par la pièce de Robert Lepage, qui se conclut par un rapprochement entre les deux frères antagoniques. Du latin relegere : recueillir, rassembler.

Références :

Giorgio Agamben, Enfance et histoire : Dépérissement de l’expérience et origine de l’histoire, Paris, Éd. Payot, 1989.

Stéphane Baillargeon, Médias – La madamisation, Le Devoir, 21 mars 2011.

Un jour sans fin, Wikipédia.


Le sexe autour du monde ou la télé à l’ère du plaisir

Raffolant des séries documentaires de voyage sur TV5, j’ai suivi, depuis le début de sa diffusion, la série Le sexe autour du monde, en essayant de comprendre ce qui ne colle pas pour qu’une proposition aussi alléchante (un tour du monde à travers les mœurs sexuelles des habitants de différents pays) soit au final présentée de manière si peu intéressante qu’on en retire bien peu de plaisir. Qu’est-ce qui m’énerve le plus ? Est-ce que c’est l’allure de geek et le sourire gêné de Philippe Desrosiers, animateur et réalisateur, ou encore ses blagues maladroites destinées soi-disant à détendre l’atmosphère, mais qui ajoutent au côté déjà confus d’entrevues menées dans deux ou trois langues ? Est-ce la facilité de la mise en scène, impliquant des interviews menées des chambres à coucher où l’on sent que les couples embellissent leurs réponses pour livrer la marchandise devant une caméra trop présente, trop statique, à un animateur qui n’a pas l’air de se sentir à sa place ? Un peu, mais tout de même pas complètement. Ce qui gâche l’ensemble, en fait, c’est l’impératif de rendre ça l’fun, sexy, et pas sérieux pour deux sous qui finit par nous convaincre qu’en effet, l’émission est tout sauf bien documentée.

En fait, j’ai saisi ce qui me dérange à la deuxième émission, celle portant sur le Rwanda, où l’on décrit le gukuna, pratique qui consiste à étirer les petites lèvres. Foncièrement optimiste, l’animateur fait remarquer que la plupart des pays d’Afrique pratiquent l’excision pour inhiber le plaisir féminin, alors que la tradition rwandaise prône plutôt le contraire, la stimulation et l’élargissement des organes sexuels féminins, pour favoriser l’épanouissement du plaisir. Sauf qu’on apprend par les femmes interrogées que cette pratique, en somme assez douloureuse, est ritualisée et répandue au point que les mères obligent leurs filles à le faire dès l’âge de treize ans sans quoi elles ne trouveraient pas d’époux. Thèse validée par les intervenants mâles : une femme avec des petites lèvres de taille normale, ça n’est pas excitant pour un rwandais. Bref, si ailleurs le clitoris est obligatoirement retiré aux filles, au Rwanda, on te targue d’imposer aux filles d’élargir leurs lèvres. Sur le fond, je ne trouve pas ça mieux. Mais comme la recherche du plaisir semble guider notre infatigable reporter, il accepte ce sur quoi tout le monde a l’air de s’entendre : la sexualité rwandaise est orientée sur le plaisir féminin.

Même si depuis j’ai décidé de laisser une chance à l’émission et de voir tous les épisodes, derrière toutes les questions de Philippe Desrosiers, je vois le même désir de présenter le plaisir comme le point qui réunit toutes les cultures. Mais supposons une seconde que le sexe ne soit pas qu’une affaire du plaisir.

Prenons le Rwanda. J’ai été étonné que l’on parle de la sexualité des Rwandaises sans mentionner les viols pratiqués pendant le génocide. On ne veut évidemment pas évoquer des souvenirs douloureux dans une émission qui célèbre la diversité des plaisirs charnels. N’empêche, il y a seize ans, le pénis a été utilisé comme arme de destruction massive au Rwanda. Et l’on choisit ce pays pour tourner une émission qui porte sur l’expression du plaisir féminin…sans mentionner ce « détail ».

Dans l’épisode sur l’Inde, diffusé cette semaine, la donnée absente, c’est le ratio hommes/femmes de la population dudit pays. Soit 100 hommes pour 93 femmes. Comme en Chine, la famille indienne est soumise à une politique de limitation des naissances, dans une société où l’homme est roi et maître et où la femme est un fardeau financier. Quel sexe, selon vous, est favorisé ? On estime que sur un milliard d’Indiens, il manque environ 36 millions de femmes, éliminées par des avortements sélectifs et des infanticides. Résultat, la population est fortement masculine et les hommes en âge de se marier sont en mal de femmes. Les enlèvements et les viols sont fréquents. Question évacuée du propos, puisque le souci de donner une vue d’ensemble de la sexualité des Indiens s’efface derrière la nécessité de divertir.

Combien de questions cruciales peut-on évacuer tout en prétendant faire du documentaire ? Dans quelle proportion Philippe Desrosiers se considère-t-il journaliste, animateur, ou agent de divertissement ? Ça serait important de le savoir puisqu’il se pose en témoin et juge de ce qui est normal ou excentrique, tout en gardant sa candeur d’animateur de variétés. Personnellement, j’éprouve un malaise par rapport à cette culture de la candeur et du divertissement, où tout se mélange, information, opinion et plaisir, sans le savant dosage qui garantirait le succès de la formule.


L’hiver est out

Hiberner : Passer l’hiver dans un état d’engourdissement. (Le Petit Robert)

Il y a un cumul de facteurs qui m’ont induite à détester l’hiver et à devenir ce que je suis, une petite bête grelottante qui s’enterre début décembre pour ne ressortir vraiment qu’en avril. D’abord, cette jambe cassée en ski alpin le 24 décembre 1988. Cet hiver-là demeure une exception dans mon enfance, puisque par la suite je me suis remise à pratiquer le ski de fond, la raquette, le patin et le traîneau jusqu’au milieu de l’adolescence. De toute façon, au Saguenay, l’hiver est si long et la nature si belle que se priver de sport d’hiver revient à ne rien faire du tout. C’est quand je suis venue vivre à Montréal, début 1995, que les choses se sont corsées. À part quelques excursions hivernales dans les Laurentides, j’ai cessé de pratiquer les sports d’hiver. Par contre, entre seize et trente ans, ma vie sociale exigeant d’innombrables heures à marcher dans les rues enneigées de Montréal, je n’ai pu me soustraire à ma condition d’animal hivernal.

Mais voilà, il y a eu un autre accident, fin 2008, lors de l’une de mes excursions saguenéennes avec mon fiancé. Je m’étais mise en tête de lui apprendre le ski de fond, et au bas d’une pente, il s’est écrasé de tout son poids sur son épaule gauche (ne laisse jamais tes skis s’emmêler, ça cause des fractures, lui avais-je dit) et l’a disloquée. Nous avons attendu les secours en grelottant, et au terme du sauvetage mouvementé en motoneige, j’étais convaincue que l’hiver était quelque chose de profondément dangereux. Depuis, j’ai cessé de faire du ski.

L’hiver 2009-2010 a été très tranquille et en ce début 2011, je me contente de couver ma chère progéniture en allant me dégourdir à la piscine lorsque j’ai des fourmis dans les jambes. J’éprouve quand même un certain regret de ne pas pouvoir, comme l’exigerait en temps normal mon emploi, me rendre en Gaspésie pour la Grande Traversée en ski de fond qui se tiendra en février. Enfin, espérons que ce n’est que partie remise.

Bref, depuis deux ans, l’hiver a cessé d’exister pour moi. Je me terre dans mon appartement en ne sortant que pour le strict nécessaire, repoussant toute excursion à la mi-avril, y compris celles qui impliquent de traverser le Parc des Laurentides, réputé infranchissable au moins jusqu’à Pâques – et encore.

Je ne suis pas la seule à nier l’existence de la saison froide. J’ai remarqué que même dans les séries québécoises, c’est plus souvent l’été – ou un entre-saison où l’on porte un manteau de cuir et une simple casquette – que l’hiver qui gèle les oreilles et les doigts, et qui force à porter un épais manteau et à couvrir toutes les extrémités de laine, en rendant la féminité tout aussi visible que celle d’une Afghane sous une burqa.  Il faut dire que l’hiver est tout aussi efficace que la religion la plus orthodoxe quand il s’agit de masquer la féminité. Je doute que la télévision, si friande de femmes ravissantes plus ou moins dénudées, se résigne à montrer la réalité montréalaise, des silhouettes difficiles à distinguer sous le duvet, des visages enfouis dans la laine, des cheveux camouflés sous la tuque. C’est pourtant la réalité quatre à cinq mois par année. Sans compter que l’hiver, les filles prennent du poids. C’est la nature qui veut ça. C’est un autre tabou télévisuel : la caméra n’aime pas les rondeurs. D’ailleurs elle grossit déjà.

En publicité, également, on ne vend l’hiver que sous forme d’excursions exotiques à Tremblant ou Québec, en vantant les charmes de la campagne. Pour les citadins, on se contente de chanter les charmes du Boxing day ou de la St-Valentin. Pas de mention de l’hiver qui fait rage dehors, sinon pour nous rappeler que c’est le temps de poser nos pneus d’hiver ou que l’heure est au cocooning…

Dans les médias du monde, cette année, l’hiver a pris des allures de crise humanitaire. Chaque soir, le journal de France 2 sur TV5 s’étendait lourdement sur les ravages de l’hiver. Routes bloquées, canalisations gelées, livraisons retardées, l’Europe paralysée. À Charles de Gaule, Heathrow ou Bruxelles, les voyageurs entassés comme des naufragés. Une vraie catastrophe. C’est sans parler des dégâts subis par la Gaspésie, le Bas-du Fleuve et les provinces maritimes. Et que dire des tempêtes qui balaient les États-Unis. Du jamais vu. L’hiver n’a vraiment pas la cote par les temps qui courent.

Bref, l’hiver est complètement out. Pas sexy, pas télégénique, pas vendeur, il ralentit nos déplacements ou notre frénésie de consommer. S’il permet de produire des nouvelles en abondance, ce n’est qu’en semant la terreur et la désolation. Ce n’est pas en regardant autour de moi que je risque de me remettre à aimer l’hiver. Ce n’est pas, non plus, avec une charge de six livres sur le devant du corps et des pieds qui refusent obstinément de s’élever à plus de deux centimètres du sol que je risque d’apprécier les trottoirs couverts de glace et de neige, ou les sports qui exigent que l’on se tienne en équilibre sur des lames de bois ou de fer. Et pourtant, j’apprécie la lumière et l’air vivifiant de l’hiver. L’hiver n’est peut-être pas télégénique, mais il est photogénique, surtout en forêt. J’ai encore un dizaine de semaines pour l’apprivoiser. Parions que l’arrivée d’Alice (ma petite doit naître d’ici trois semaines) me permettra de considérer la question sous un jour nouveau.

À suivre…