Cinéma, Maternité

Camera obscura

Se ranger : se mettre en ordre, en rangs. Adopter un genre de vie plus régulier, plus raisonnable.

-Le Petit Robert

Si certains ont du mal à franchir ce stade que l’on appelle l’âge de raison, j’ai trouvé facile de renoncer aux sorties pour mener une paisible existence dans les limites de mon habitation, d’employer mon temps à travailler et d’investir toutes mes énergies dans ma petite famille. Après tout, j’avais déjà fait une partie du chemin au fil des années, en m’investissant de plus en plus sur le plan professionnel, en délaissant les fêtes et la bouteille et en adoptant un mode de vie plus sain.

Mais, contrairement à la maternité, le travail tient l’esprit occupé. Comme reporter radio, conseillère en communications ou relationniste, j’ai eu des journées chargées, rythmées par les interactions sociales, et complétées par d’agréables rencontres amicales en soirée. Le soir, je sombrais dans un sommeil profond, quelquefois troublé par le résidu de mes activités diurnes. C’est sans parler du sommeil trouble et sans rêve de la grossesse.

Avec l’arrivée de bébé, le rythme de mon existence s’est ralenti et mes journées se résument à me lever aux aurores et à m’occuper de ma fille jusqu’à la tombée de la nuit. En revanche, dès que je pose la tête sur l’oreiller, je suis sujette à un déluge d’images, de griefs, de questions et d’énigmes puisées dans ma mémoire. Objets aperçus dans un passé proche ou lointain; conflits vécus ou imaginés campés par des êtres réels ou inventés; personnages croisés au fil des relations mondaines ou personnelles, toujours flanqués de rôles improbables; lieux hybrides, circonstances incongrues, dialogues loufoques. Malgré toute la sagesse dont je suis capable dans ma vie de jeune maman, je constate avec horreur que la nuit me transforme en dramaturge sardonique de ma propre existence. À la frustration de ne pas pouvoir voyager s’ajoute celle, au réveil, de ne jamais pouvoir visiter les lieux fréquentés dans les songes; à la nostalgie des êtres perdus s’additionne la tristesse de ne jamais connaître le repas ou l’étreinte partagée avec eux en rêve. La nuit, je suis architecte, aventurière, femme du monde ou je redeviens adolescente; après tout, j’ai toute la journée pour être femme au foyer et aborder l’avenir avec plus de tempérance qu’autrefois.

L’enfant censé amener du calme dans ma vie a redémarré en grande pompe les projections de mon petit cinéma intérieur. Je rêve assidument, obstinément, désespérément à tout ce que je regrette, ce que j’espère, ce qui me préoccupe, ou, plus simplement, ce qui a été et n’est plus. Autour de l’enfant, la pop culture a érigé une pléthore d’artefacts, de lieux communs, une littérature de la banalité et du quotidien. Mais aucun livre ne m’a jusqu’ici raconté à quel point ma vie intérieure serait intense après la venue de bébé. Que mon quotidien, si rangé et ordonné soit-il, ne pourrait plus contenir tout ce que je suis, tout ce que j’aime, mes visions, mes souvenirs, et qu’il m’offrirait l’opportunité de leur laisser libre cours chaque nuit. Que loin d’exister par procuration à travers les babillements d’un petit être exquis, je développerais une existence sublime au-delà de ce petit être. Qu’au lieu de ranger tout ce que j’ai été dans un meuble à l’ombre d’un vécu bien ordonné, je continuerais, assidûment, mon existence houleuse, contrastée, sous le regard bleu d’une charmante petite ogresse.

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Cinéma, Maternité

Maman cinéphile

En mettant mon bébé au monde, j’étais loin de me douter que je venais de mettre en veilleuse un pan important de ma vie, ma cinéphilie. Les premières semaines de ma vie de maman, j’ai mis de côté les sorties au cinéma et au club vidéo, puis, j’ai repris doucement les locations de films, en me résignant à arrêter le visionnement au gré de l’appétit et des coliques de mon nourrisson. Après avoir repris le sport et les repas au restaurant, je me dis qu’il est temps de mettre une sortie au cinéma à l’agenda. Je sais qu’il existe des projections pour parents, mais j’ignore encore que derrière cette promesse alléchante se cache une triste réalité.

Horreur ! En consultant les horaires, je réalise combien l’offre est maigrichonne. Starcité propose X-Men et Kung-Fu Panda en version française; c’est sans parler de l’offre tout aussi peu alléchante des salles de Boucherville et Laval. Pas de quoi se ruer en banlieue. Prête à monter aux barricades, j’écris sur-le-champ à Mario Fortin, directeur du Cinéma Beaubien, pour réclamer des séances avec bébé, histoire de voir un film digne de ce nom. Quelques heures plus tard, je reçois ce divin message de la part de son adjointe :

Au Cinéma Beaubien, vous êtes toujours la bienvenue avec votre poupon. Nous n’avons pas de représentation spécifiquement dédiée à la famille.  Les parents sont toujours bienvenus pour toutes les représentations. L’environnement du cinéma Beaubien est idéal pour les représentations « jeune famille » en tout temps. Nous n’avons pas besoin de baisser le son, il est toujours confortable pour toutes les oreilles. Les films que nous présentons sont ceux que les mamans et les papas veulent voir. Pas besoin d’attendre une représentation spéciale organisée pour eux!  Notre clientèle comprend qu’un bébé pleure ou manifeste son intérêt pour le film, mais habituellement, ils dorment à poing fermés! De plus nous avons dans l’une de nos toilettes une table à langer accessible autant aux papas qu’aux mamans. Nous faisons aussi parti de la Petite route du lait, donc les mamans sont les bienvenues pour allaiter leur poupon. J’espère que vous profiterez de notre cinéma dans les prochains mois, nous vous accueillerons avec grand plaisir et bon cinéma. Francine Cadieux

Inutile de dire que je n’ai pas attendu le lendemain pour me rendre sur place, histoire de savourer la délicieuse comédie  Les femmes du 6e étage . Avec bébé dans les bras, prête à sortir au moindre babillement, mais bien décidée à voir le film jusqu’au bout. Ce que je fis ! Je souhaite donc remercier Mario Fortin et son équipe en criant la bonne nouvelle sur les toits : parents, vous n’êtes pas condamnés à voir des blockbusters doublés en français ! La cinéphilie avec bébé, c’est possible !

Maternité

Être maman : pour en finir avec le folklore

« Vous êtes enceinte. Maintenant, vous devez manger pour deux. » Pendant le second mois de ma grossesse, quasi tout de suite après avoir constaté la disparition de mes règles et consulté le petit objet blanc qui était censé me révéler mon état mais qui nous a laissés, mon chum et moi, perplexes toute une soirée durant (Toi, tu la vois, la deuxième ligne ? Admettons qu’elle y soit. T’es content, toi ?), j’ai su que le vieux dicton était faux. D’abord, à cause de ce sentiment continuel que la nausée pouvait apparaître d’un moment à l’autre. Si je mangeais trop, pas assez ou pas assez bien, je payais. Ensuite, sont venues les envies. Envie de fruits rouges, par paniers entiers. Puis envie de jus d’orange. Au repas suivant, je ne pouvais manger que du pain. Pendant trois semaines, je ne pouvais ingurgiter qu’un aliment à la fois, les mélanges et les cuissons me donnant aussi la nausée. Je pouvais manger de la salade trois fois par jour. Concombre, tomate, feta, un mélange qui m’a plu, m’a nourri pendant près de deux semaines (un repas si agréable en juillet). Finalement, j’ai arrêté de boire. À deux verres de vins les soirs de semaine, quatre ou cinq le weekend, et une cuite par mois (bon disons deux), avez-vous idée du nombre de calories que l’alcool représentait dans mon régime ? Du coup, j’ai découvert une foule de substituts délicieux à l’alcool : la glace, le lait de soja, le jus. Mais on ne prend pas une cuite au jus de pomme. À la mi-juillet, j’avais perdu 5lb.

J’étais superbe dans ma robe de mariée. Ma poitrine s’était épanouie et ma taille amincie. Tranquillement, je me suis remise à manger normalement. Mon appétit est redevenu normal pendant le troisième mois de grossesse, puis, au quatrième, il est devenu plus robuste. Malgré tout, j’ai encore besoin d’une grande quantité de légumes pour me sentir rassasiée et je n’ai jamais eu envie de vider le pot de glace. Peut-être que ça viendra. N’empêche, j’entame mon cinquième mois de grossesse je n’ai pris que 5 lb, celles-là même que j’avais perdu durant le premier mois.

Cette supercherie à propos de l’appétit n’est qu’un échantillon des mythes est qui entourent la grossesse. Jamais je n’ai été autant consciente de la superstition qui entoure l’enfantement. La femme enceinte, voire même le parent, est folklorisé, en même temps que son vécu  est ramené aux aspects les plus superficiels en passant sous silence ses facettes les plus troublantes. Une fois qu’on lui a posé les quelques questions habituelles, l’échéance de sa grossesse, ses symptômes, garçon ou fille ? Il semble que tout soit dit. Mais rien n’est dit. Tout est différent. L’anatomie change. On a de plus en plus de limites. On ne s’enivre plus, donc on demeure inhibé, collé à la réalité. Ainsi, à mon propre mariage, je suis demeurée sobre, j’ai regardé le feu de camp jusqu’à ce que je ne puisse plus garder les yeux ouverts. Mes invités, ivres et exaltés, on pu tenir jusqu’à cinq heures alors que je gagnais le plumard à deux heures du matin, un record compte tenu de mon état. Je ne regretterai jamais d’avoir été enceinte à ma cérémonie de mariage. Mes photos sont encore plus belles compte tenu de la signification de cette silhouette parfaite et de ce teint radieux que je revêtais le 10 juillet. Je les dois à mon bébé.

Je dois aussi à mon bébé un moment merveilleux passé au restaurant avec les filles du bureau, juste avant mes vacances. L’air de rien, ma patronne Lise m’a fait entrer dans la vie de maman en m’offrant mon premier vêtement de bébé, une camisole du Festival en chanson de Petite-Vallée. Les yeux se sont remplis d’eau et je me suis sentie émue et fière. Je n’oublierai jamais ce moment ou j’ai imaginé mon enfant d’un an sur la plage Gaspésienne. C’était d’autant plus surprenant du fait qu’on craint toujours d’être mal perçue par sa patronne quand on lui annonce qu’on va déserter le bureau pendant plus de six mois. Ce fut un grand moment de réconciliation entre la future maman et l’employée que je suis.

Au retour de vacances, j’avais rendez-vous au CHU Sainte-Justine pour ma première échographie. Encore là, l’issue de cette étape cruciale est ramenée, en société, à une seule question : garçon ou fille. Et pourtant. On passe des instants magiques à regarder un petit poing, le profil du bébé, ses bras, ses jambes, sa colonne, son crâne. Avant ce moment, je ne réalisais pas que le petit être en moi était déjà humain, complet, et qu’il avait une vie bien à lui à l’intérieur de moi. Il bougeait déjà énormément, mais je ne sentais rien à cause de sa petite taille. Pendant l’écho, on la vu tout droit, assis, de côté et de face. C’était merveilleux. Mais ça se partage en quelques mots, et une fois que c’est dit, c’est dit. Alors que pour le papa et moi, ça veut dire qu’à chaque moment, le miracle est présent, sans même qu’on en parle. Depuis, nous nous sentons les complices silencieux des premiers moments de la vie, un sentiment que tous les parents vivent à différents degrés, mais qui s’étale difficilement en public.

Néanmoins, nous nous sentons encouragés par le baby-boom qui sévit actuellement sur le Plateau, et également à Gaspé, où nous avons fait une escapade de quelques jours pour le Festival Musique du Bout du Monde. La ville grouille de trentenaires éduqués revenus s’installer en région pour offrir une vie agréable à leur progéniture. Même le porte-parole du festival, Boucar Diouf, est devenu récemment papa d’un petit Afro-Gaspésien, ce qui n’a pas manqué de nous faire sourire, nous qui seront bientôt parents de Belgo-Québécois de descendance rwandaise. Non seulement notre génération renoue avec la vie de famille, mais elle le fait dans un contexte où le métissage est omniprésent.

Mais revenons à la mère et à ses soi-disant envies. Cessons de dépeindre la femme enceinte comme une hystérique sujette aux sautes d’humeur, aux appétits bizarres. Cessons de la voir comme un être misérable, flasque et potelé (j’emprunte le vocabulaire directement à un livre sur la grossesse que je lis actuellement), peu attrayant et absolument pas en contrôle de ses émotions. Il est vrai que je prends du poids, mais je n’ai jamais mangé pour deux ni réveillé David au milieu de la nuit, en proie à une envie de Souvlaki. Il est vrai que je suis plus sédentaire, mais j’ai quand même fait tous les voyages que mon travail exige. Même si je suis un peu plus distraire qu’à l’habitude, j’arrive encore à mener plusieurs tâches de front et je compte bien me rendre à terme sans devenir une caricature de moi-même.

Je soupçonne d’ailleurs la tendance à caricaturer la femme enceinte d’être une manifestation de la peur qu’ont certains hommes de voir la femme occuper une place prédominante dans la société. En effet, maintenant que les femmes sont autonomes financièrement et qu’elles peuvent occuper des fonctions importantes, on ne peut plus utiliser l’expression sexe faible ou prétendre qu’elles manquent de qualités professionnelles. Frappons là ou le bât blesse, prétendons que sa fonction reproductive la rend affreuse et inapte à se comporter normalement. Comme le sexisme n’est pas seulement l’affaire des hommes, la femme est induite à penser que la mère en elle est improductive et qu’elle a quelque chose à prouver. Voici comment les Rachida Dati de ce monde en viennent à se pointer au bureau quelques jours après une césarienne, pour montrer à tous les Sarkozy de la terre qu’elles n’ont même pas eu mal…

J’exhorte mes consœurs à combattre les clichés, à vivre pleinement leur grossesse en déboulonnant les mythes et préjugés qui l’entourent. J’ose espérer que le baby-boom actuel marquera le passage à un ordre nouveau et dénué de ce folklore qui ressemble fort à du mépris.