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Moment automatiste

Au moment de dormir, je suis une grande artiste. Quelques minutes avant de sombrer dans le sommeil, j’arrive enfin à concevoir des choses qui n’existent pas. Des visages que je ne peux qu’avoir inventés. Des situations qui ne ressemblent à rien que j’aie consciemment connu. Des objets dont je n’arriverais même pas à dire à quoi ils servent. Des pensées inutiles, et souvent même, inopérantes. Des histoires tordues qui appartiennent à la fiction. C’est ce moment qui me fait réaliser combien, dans ma vie de femme me laisse peu à penser, peu à créer. Mon cerveau est rempli de pensées ordinaires, de notions utiles, de détails du quotidien, et quand j’arrive enfin à l’arracher à ses habitudes, il cherche le beau, pour se consoler de l’utile.

Or le beau laisse peu de place à l’imagination. Quand je me concentre sur une phrase de Proust ou une chanson de Barbara, quand je vais voir le dernier Almodóvar au cinéma, quand je profite d’une matinée de printemps ou d’une lumineuse journée d’hiver pour m’évader de la maison, je ne suis pas une artiste. Je me console simplement de ne pas avoir une vie suffisamment créative, ou trop fatiguante, ou pas assez gaie.

Ce que je vois avant de dormir est d’un autre ordre. Ça n’est ni beau, ni édifiant, même pas logique. Mais c’est vital. C’est pourquoi, au fil du temps, je me plais à être de plus en plus consciente de mon moment automatiste. Pas que je veuille comprendre. Mais j’aime regarder. Je me laisse porter par les images, à moitié endormie. J’essaie parfois d’émerger pour avoir une vue d’ensemble, ce qui a pour effet d’annuler le processus. Mais j’essaie quand même. J’essaie d’entrouvrir pour observer, dans l’entrebâillement, la totale inconnue qu’est la pensée libérée de toute contrainte logique ou esthétique. Et en même temps, d’appréhender une autre totale inconnue, moi. Un être créatif qui se réveille dans le minuscule interstice entre la veille et le sommeil.


Je pense à la poussière

J’ai grandi dans une maison nette et pimpante. Aussi, ça me fait toujours un peu mal, trente ans plus tard, de rentrer chaque soir dans un foyer plus ou moins propre, à peu-près rangé, et à bien des points de vue pas aussi bien organisé que celui où j’ai fait mes premiers pas.

Ma mère travaillait à la maison. Dès le matin, on montait à l’étage se vêtir, on faisait le tour des lits pour bien ramasser, et on passait un linge dans l’escalier en redescendant. Nettoyer était un jeu pour moi. Je la suivais pas à pas, et j’époussetais ce qui était à ma portée pendant qu’elle s’affairait dans la pièce. Pendant qu’elle cuisinait, j’imitais ses gestes en préparant un repas factice avec la vaisselle restante. Elle était efficace et créative et cuisiner n’était pas une corvée pour elle. Pareillement, pour moi, le quotidien était jalonné de tâches distrayantes qui s’accomplissaient dans l’allégresse. Néanmoins, plus le temps passait, et moins je sentais ma maman heureuse dans sa vocation de ménagère…elle est repartie à l’école, puis au travail, à l’âge où je découvrais la lecture, la soif d’apprendre et l’envie d’un travail plus intellectuel. Me voilà donc, à 31 ans, employée et aux prises avec une gestion domestique de plus en plus complexe, barbante et défaillante.

Nettoyer n’est plus un jeu, c’est une corvée. Et je ne parle pas ici de ma routine du matin qui consiste à faire mon lit, ma vaisselle de la veille et ma petite brassée de lavage avant de partir au travail, pas plus que je ne fais référence à mon retour en passant par l’épicerie et les trente minutes de préparation du souper. Je pense à la poussière qui s’accumule sans arrêt, des nombreux recoins où la saleté s’emmagasine et du nombre grandissant d’objets qui meublent mon domicile et qui ont sans cesse besoin d’être rangés, classés et entretenus. C’est toujours perdu d’avance, parce que même l’infime partie que j’arrive à accomplir sera à refaire éventuellement. Lorsqu’un nouveau meuble vient faciliter le rangement et ordonner l’appartement, il s’annonce inévitablement comme un hôte exigeant dont il faudra prendre soin. Le samedi est un jour de tergiversations, durant lequel je passe chaque moment à me demander quand j’aurai le courage de m’y mettre; la conclusion est l’inévitable séance de rangement et de nettoyage. Et je tiens ici à mentionner que mon partenaire fait sa part, en m’épargnant de sacrifier encore plus de temps à la routine électroménagère.

La gestion de l’habitat et du mobilier faisait partie des concepts que j’ai observés dans mon mémoire de maîtrise, qui portait sur la nouvelle policière d’Edgar Poe. Comme son contemporain Baudelaire, Poe voyait apparaître des principes poétiques à travers les choses les plus simples, d’où l’innombrable variété de ses œuvres fictionnelles. À chaque invention, à chaque idée, un archétype littéraire. La nouvelle policière est la fable du domicile, qui accumule des traces, des bris, des niches, où entre le détective pour déchiffrer un drame. Rien dans Le meurtre de la rue Morgue ne préfigure mon drame à moi, sinon une chose : l’anxiété du domicile, l’idée que rien ne rentrera jamais dans l’ordre, que rien n’est simple et que chaque solution entraînera un nouveau problème. À ma connaissance, aucun roman ne porte sur cette angoisse-là. Peut-être un monologue des Belles-sœurs, et une chanson de Tricot Machine. Mais pas de prix Goncourt. C’est trop déprimant, pas assez raffiné, et tellement commun.

Le travail accompli bénévolement, dans le foyer ou ailleurs, est pris en compte par statistique Canada; il porte le nom de travail invisible. Ça, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Invisible ! Je me souviens d’avoir vu des moutons de poussière dévaler les escaliers de l’unité à laquelle je travaillais au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine. La doyenne de notre département avait commenté en spécifiant que du temps des religieuses, il n’y avait pas de poussière à Ste-Justine. L’ironie, c’est qu’à présent que des préposés à l’entretien accomplissent un travail rémunéré, donc visible, on remarque tout ce qui était accompli du temps ou ce travail n’était pas comptabilisé. Le calcul est le même dans les foyers. Les enfants mangent moins bien. Leur éducation est déléguée au CPE, puis à l’école, et trop souvent, à la télévision et autres bidules électroniques. On ne peut pas blâmer leurs mères d’avoir souhaité, elles aussi, quitter le domicile et connaître la reconnaissance d’un véritable travail. On ne peut en vouloir aux femmes plus spirituelles de dévouer leur vie à un dieu qui n’exige pas qu’elles balaient et astiquent ses nombreux palaces. Car qui a envie de faire du travail invisible ? Néanmoins, cette désertion du travail invisible se traduit par un énorme déficit sur le plan social. Et personne n’a de solution à lui apporter. Que des compromis qui entraînent d’autres problèmes : le renoncement à un second revenu, le travail à temps partiel, les horaires atypiques ou carrément la pauvreté.

Tout bien considéré, je préfère partir fatiguée chaque matin et rentrer dans l’affolement que d’avoir à me soumettre aux diktats du domicile et d’en devenir l’esclave. Puis-je par contre regretter d’avoir à choisir entre du temps passé à m’amuser, me cultiver, me soigner, et les innombrables corvées de ménage, lavage, nettoyage, courses et entretien du domicile qui s’ajoutent aux heures de bureau, aux déplacements et aux incontournables activités mondaines qui caractérisent mon métier ? Le puis-je, moi qui accueillais mon prochain congé maternité comme une délivrance, pour apprendre en lisant Elle Québec que les femmes au foyer sont plus stressées que leurs consœurs et maris salariés ? Que les salariées qui sont mères sont plus stressées quand elles rentrent à la maison que quand elles sont au bureau ? Il n’y a pas d’issue. C’est perdu d’avance. Être invisible et stressée, ou visible et rongée de remords. Là est la question.


Riverdale, bled anachronique

Ne me demandez pas pourquoi Betty et Véronica sont les meilleures amies du monde. Betty est douce, amène, conciliante. On lui souhaiterait de rencontrer l’âme sœur, et au lieu de ça, elle se tape l’opportunisme de Véronica. De milieu humble et de tempérament vaillant, Betty est le témoin muet de la vie splendide et paresseuse de Véronica. On se dit : mais va-t-en, va jouer plus loin, trouve-toi une vraie amie. Mais elle reste là, juste au cas ou Véronica déciderait, un soir, de se passer d’Archie. Et ça finit toujours par arriver. Betty prend alors sa revanche. Elle se dit, pourquoi pas moi. Elle ramasse un rendez-vous manqué, une robe oubliée, une opportunité de flirter avec la richesse et la célébrité.

Le temps est immobile dans le monde d’Archie. Soixante-dix ans de dessins, et pas une fois il n’a été question de changements climatiques, de progrès sociaux ou d’avancées techniques. La marijuana n’y a pas d’apparition dans les années 70, le New Wave n’y a jamais déferlé, même le méchant Reggie n’a jamais touché une ectasy. La seule drogue qu’aient touché les élèves de Riverdale High School, c’est le milkshake et le burger, qu’ils ne consomment que dans des snackbars, alors qu’aucun adolescent n’a commandé ça ailleurs qu’au McDo depuis 1984. Les gars jouent au foot et les filles sont meneuses de claques. Le sexisme est partout mais le féminisme n’existe pas encore. Le sport est roi et Betty ne va à la bibliothèque que pour étudier. Parce qu’il n’y a pas d’intellectuels à Riverdale. Que des stars.

Archie n’a pas marché en France, « probablement à cause de son caractère trop américain » nous apprend wiki. Pourtant, au Québec, la bd a fait un tabac. Pas un bungalow, ni un chalet, ni une cour d’école qui ne possédât sa petite bibliothèque de comics. Et la frénésie Archie fait toujours rage. Suffit que je voie traîner le coin d’une de ces petites revues pour que je me trouve une raison de m’enfermer dans la salle de bain pour au moins une demi-heure. Tout le monde a son Archie caché quelque part au fond d’un garde-robe. Bien après que j’aie côtoyé Jack Kerouac et William Faulkner, l’américanité naïve de la bande de Riverdale m’interpelle encore. Cette idée qu’à tout moment, la célébrité et la beauté se pose au milieu du « vrai monde » et lui prêter un peu de sa noblesse et de son clinquant.

À quatorze ans, déjà, je savais que de manger du junk food n’était pas sans conséquences ; que la richesse ne tombait pas sur la classe moyenne comme la petite vérole sur le bas-clergé breton ; que les garçons qui sortent avec une autre, ne retournent pas vos appels, qui vous voient uniquement pour ne pas être seuls, ne vous aiment pas ; que les grosses voitures avaient un prix. Je savais que la célébrité ne flirtait pas avec les petites brunes potelées qui vivent à Arvida, et plus tard, à PGL, j’ai appris que les petites filles riches ne traînaient pas avec les plus pauvres. Et pourtant, je trouvais étonnamment rassurant et divertissant que des adolescents, même fictifs, vivent ces choses-là.

Ainsi est fait le rêve américain. Même si on est loin de l’approcher, même si on n’y croit pas pour nous-mêmes, même si au fond, on se dit : ça n’arrive qu’aux autres, on le garde à proximité, juste au cas où la recette existerait quelque part. Betty, elle, l’a trouvé en la personne de Véronica. Heureusement, elle ne sera jamais vieille ni amère, ni moulue par les regrets. Elle restera toujours la jeune naïve qui attend son tour. J’ai beaucoup moins de chance ; j’ai plusieurs cheveux gris, je n’habite plus Arvida mais je suis toujours brune et potelée. Je n’ai pas attendu mon tour pour vivre une vie rêvée ; j’ai plutôt empoigné celle qu’on m’offrait à pleines mains, si peu glamour soit-elle. Par contre, je me garde toujours un Archie dans mon jardin secret pour me rappeler que même si les années passent, il y a sur la terre un petit coin d’anachronisme appelé Riverdale, où les choses sont simplissimes et ravissantes. Juste au cas où ça finirait par arriver pour vrai.


Ce qu’on possède et ce dont on rêve

Nabokov a longtemps été le seul auteur classé sous la lettre N dans ma bibliothèque. Il y a quelques années, les nombreux tomes qui composent le journal d’Anaïs Nin sont venus le rejoindre, suivis de Neruda et Nietzsche, complétés cette année par un titre essentiel de Frank Norris, McTeague (Les Rapaces en français). Paru en 1899, ce roman naturaliste, tout comme le film There will be blood que j’ai adoré,  est une allégorie archi réaliste de la société américaine; c’est une fable capitaliste qui parle d’individualisme, de lutte pour le bonheur, de cupidité. À travers l’histoire d’un couple, on observe la déchéance de la société moderne, la décrépitude que provoque le besoin de posséder.

Dès l’instant où Trina avait cédé et s’était laissé embrasser, elle lui était devenue moins précieuse. (…) Peut-être entrevoyait-il confusément qu’il ne pouvait en être autrement, que cela appartenait à l’ordre immuable des choses – l’homme ne désirant la femme que pour ce qu’elle lui refuse, la femme vénérant l’homme pour ce qu’elle lui abandonne. (Frank Norris, Les Rapaces, Paris, Phébus, 1990, p.77)

La suite de l’histoire renforce la thèse de l’auteur; Trina et Mac se marient, s’installent dans leur vie, et Trina, qui possède déjà une jolie fortune, l’économise et l’arrondit, tandis que McTeague rêve d’encaisser cette somme pour en jouir pleinement. Il rêve de dépenser, elle vénère chaque sou qu’elle économise. Plus il la supplie de céder quelques dollars, plus elle est avare de son argent, de sa beauté, de son temps. Une situation qui se dramatise jusqu’à l’effritement complet de leur amour.

La question de l’avoir est, d’après Frank Norris, inhérente aux genres; bien que je l’admette dans une certaine mesure, ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. Ce qui m’a frappé dans ce passage, c’est que c’est précisément la coexistence de ces deux pulsions inverses qui fait avancer. Aimer ce qu’on a, tendre à ce qu’on ne peut pas avoir. La littérature est remplie de ces personnages qui avancent, bercés par leurs illusions, sans la satisfaction quotidienne d’asseoir leurs espoirs sur du concret : Julien Sorel, Madame Bovary, Lucien de Rubempré, Anna Karénine. Des personnages qui connaissent une fin tragique, la plupart du temps. Mais qui continuent d’inspirer à travers les siècles. Parce qu’ils représentent l’essentiel, le désir, ce qui pousse en avant.

Les personnages contents et satisfaits de ce qu’ils ont ne peuplent pas les romans. Ce sont les bâtisseurs, les hommes d’affaires, mais aussi les salariés qui bouclent leur budget à chaque mois. Ils sont essentiels à la santé de la société. Ils peuplent les statistiques, donnent un outil de mesure aux gens qui cherchent le bonheur. Ils gagnent leur vie, avancent en âge et vivent en paix. Ils ne sont pas immortels, mais représentent le nécessaire, ce qui permet à la société de tenir, de durer.

Je me demande encore dans quelle catégorie je me place. J’ai indéniablement un pied dans le rêve. J’ai fait des études en arts. J’ai toujours mis la passion avant le besoin. Mais j’ai toujours une main qui s’agrippe fort au réel quand ma tête se perd en rêves et en illusions. Je ne suis pas heureuse sans idéal, sans espoir. Mais je ne peux pas supporter l’insécurité. En somme, je suis un peu McTeague, un peu Trina. Je profite de ce qu’on me cède, tout en continuant de rêver de la partie que je n’ai pas. Je pense que le contentement pur et simple, c’est la mort. La preuve, il n’y a pas de suicide dans un pays comme Haïti où la vie est un combat quotidien; mais il y en a énormément dans un pays nordique comme le nôtre où les gens sont bien nourris et relativement riches.

Mon pari est le suivant : on peut se procurer le nécessaire tout en gardant l’essentiel.

Je ne peux pas conclure sur McTeague sans parler du film qu’en a fait Erich Von Stroheim. Surtout compte tenu que cette adaptation s’est transformée en véritable allégorie des Rapaces.

En 1924, Stroheim a tourné Greed dans l’esprit de Frank Norris, avec de longs plans où la mise en scène organisait l’intrigue en maintenait le réalisme de l’action, souvent en décors et lumière naturelle. Il tenait à garder l’intégralité de l’intrigue de McTeague; son histoire comprenait toutes les péripéties et les intrigues secondaires du roman. La première version du film durait entre 10 et 12 heures. Stroheim procéda à une première coupe, en réduisant le film à six heures, suite à quoi il ne pouvait plus rien retrancher.

Pendant la postproduction, la Goldwyn Co. disparut dans la fusion qui donna naissance à la Metro Goldwyn Mayer. Goldwyn, qui avait démarré le projet, céda sa place à Louis B. Mayer. Sentant que son film allait passer par les ciseaux, Stroheim expédia son film à un ami qui le raccourcit encore de deux heures. Le film aurait alors pu être projeté en deux épisodes mais Mayer insista pour le raccourcir encore. Il en retira deux heures de plus et détruit le matériel restant. Von Stroheim ne se remit jamais de la disparition de son chef-d’œuvre.

On peut aujourd’hui se procurer une version DVD du film qui comprend des tableaux tirés des photos de tournages pour restituer les intrigues secondaires; on a aussi intégré les intertitres d’origine. Mais le director’s cut est perdu à jamais. Voilà un exemple extrême de ce qui se produit lorsqu’on laisse le nécessaire décider pour l’essentiel. Je trouve particulièrement cruel qu’un film d’une beauté inouïe qui se penchait justement sur la détérioration de la morale humaine pour cause de cupidité passe aux ciseaux à cause d’une rationalisation de l’industrie cinématographique.

Je vais continuer de désirer le chef d’œuvre que je ne verrai jamais, en me contentant de celui qui reste, comme un chien qui gruge un os. À suivre dans un prochain billet.


L’année de la consolation

En 2009, quasiment toute l’année, j’ai eu un travail que j’ai détesté. Pas à chaque moment, bien sûr. Mais à chaque jour, au moins une fois, j’ai pensé que je détestais mon travail. Cette conviction est devenue de plus en plus présente jusqu’à ce que je quitte pour de bon mon emploi, vers la fin novembre. Résultat, mon besoin de consolation est devenu de plus en plus pressant et a franchi des sommets inégalés. J’ai passé des heures à lire dans le bain. J’ai cuisiné d’innombrables plats pour moi et mon chéri. J’ai écouté la plus belle musique du monde pour me rappeler à chaque instant que je trouvais la vie merveilleuse. Et je me suis rendu compte que quasi tout le monde autour de moi avait besoin de consolation. Pas tout le temps, c’est sûr. Mais au quotidien, tous, nous posons des gestes qui dénotent un besoin de s’immuniser contre le stress, la laideur, la douleur, le chagrin, la routine. Et quand on se met à détester notre quotidien, quand tout ce qu’on aime devient un remède contre ce qui nous bouffe la plus grosse partie de notre vie, on se met à penser, probablement à travers notre perception malade, que toutes les habitudes servent à une seule et unique chose: consoler.

Voici quelques-unes des habitudes qui démontrent que « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier » (Stig Dagerman).

Le iPod

Le iPod est le meilleur antidote contre la laideur d’un trajet quotidien à pied ou en métro. Il crée un sentiment d’amener sa bulle partout avec soi, et procure un sentiment d’irréalité fort utile pour contrer la grisaille du quotidien. Malheureusement, il est tellement présent dans la vie de certains de mes compatriotes qu’il est en train de devenir un vrai outil de décrochage social. Dans certains cas, c’est de la pure isolation sensorielle, un refus net de goûter la vie sans la trame musicale qui lui ajoute perpétuellement ce petit quelque chose qui console. Le iPod, une consolation que j’ai saluée et utilisée, est en voie de devenir un anesthésiant sociétal.

La bouffe

J’adore manger et cuisiner. Mais je ne peux plus supporter que l’on veuille perpétuellement enjoliver le fait de bien cuisiner et bien manger. Signe des temps, les maudites publicités d’IGA dans lesquelles la madame a une cachette avec huit sortes de chocolat et où un monsieur fait du pâté chinois au canard et à la patate douce. Canard et patate douce, ciboire ! Il y a déjà une panoplie de recettes coûteuses et compliquées que l’on réserve pour les grandes occasions, est-ce qu’on peut garder ça simple quand on fait une recette évidente comme le pâté chinois ? On néglige déjà de cuisiner des tas d’aliments sains qu’on a sous le nez, a-ton vraiment besoin de manger notre betterave en carpaccio et notre pétoncle en verrine ? Vous faites chier avec vos présentations compliquées, quand on sait très bien que le québécois moyen mange sa soupe en conserve et qu’il ne sait même pas faire une béchamel. J’en ai marre, j’en ai vraiment marre. J’ai envie de lancer un mouvement gastronomique pour revenir aux choses simples. Des pizzas. Des tourtières. Des soupes. Du pain. Pis du pouding chômeur ! Faut manger trois fois par jour, par chez nous! Si je donne une verrine à mon chum à midi, il va en vider huit pis il va dire : t’as fait des pâtes ? Non, chéri, mais j’ai fait un carpaccio de betterave. Ça sonne comme une vengeance, vous ne trouvez pas ? Se nourrir est d’abord un besoin, ne l’oubliez pas. Administrée comme une consolation, la nourriture nous emmène sur la pente glissante de la surconsommation.

La littérature

Ma consolation préférée. Je n’arrive pas à lui trouver de défauts à celle-là. Elle est fidèle. Elle est douce. Elle est silencieuse. Elle se prend partout. Elle donne tout sans rien demander. Elle se livre parfois sans style et toute prête, mais sait dévoiler des trésors d’intelligence et de beauté. Elle m’emmène en voyage. Elle m’a ramassé en miettes lorsque je l’avais négligée. Elle m’a tout appris. Elle ne conduit ni à l’isolement, ni à la surconsommation. Les gens qui lisent sont beaux et intelligents (sauf peut-être Éric Zemmour et Denise Bombardier).

En 2010, je vous souhaite de consommer sans modération la plus belle des consolations : la littérature, que je ne saurais décrire autrement qu’en empruntant les mots d’Elsa Morante: « L’art est le contraire de la désintégration. Et pourquoi ? Mais simplement parce que la raison même de l’art, sa justification, son seul motif de présence et de survie, ou, si l’on préfère, sa fonction, est précisément là : empêcher la désintégration de la conscience humaine dans son quotidien, et épuisant, et aliénant usage du monde; lui restituer sans cesse, dans la confusion irréelle, et fragmentaire, et usée, des rapports extérieurs, l’intégrité du réel ou en un mot la réalité. » (Pour ou contre la bombe atomique, Paris, Gallimard, 1992, p.14)


Dr Zilbergeld et les céréales de l’abstinence

Dans les pages de ce blogue, je vous parlerai souvent d’un ouvrage que je fréquente en guise de cours de préparation au mariage. The New Male Sexuality a transformé ma vie. Avant d’en commencer la lecture, je n’avais qu’une vague idée de ce qu’était un homme. Depuis que je fréquente Dr. Zilbergeld, j’en apprends à chaque semaine sur le sexe fort. Conçu comme un guide de la sexualité masculine, il comporte les préceptes d’un psychologue qui suit des hommes en thérapie depuis plusieurs décennies, à un vaste panorama d’expériences, de questions, de remarques sur ce que pensent les hommes, ce qu’ils attendent de la sexualité, comment ils fonctionnent sur le plan physiologique et sur les défis qu’ils doivent surmonter à chaque étape de leur vie. Et c’est à la fois plus complexe et plus simple que l’on pense.

Si vous lisez la langue de Shakespeare, courrez acheter ce livre. Si vous ne lisez qu’en français, vous devrez vous contenter de la première édition française (Sexualité Masculine, Ramsay, 1978), que vous devrez trouver sur le marché du livre usagé. J’ai également pensé m’attaquer moi-même à sa traduction française, mais je ne pense pas qu’il serait légitime de me mettre dans la peau d’un psychologue né à la fin des années 30, américain de surcroît. C’est sûrement plus intéressant de vous en communiquer des fragments de mon point de vue de québécoise de 30 ans qui découvre ce qu’est un homme sur le tard !

Entre autres choses, Dr. Zilbergeld traite des mythes qui mènent la vie dure aux américains, comme ces savoureux morceaux de littérature érotique, des fantaisies à l’eau de rose dans lesquelles l’homme est toujours un assaillant et la femme une petite chose bouleversée et suppliante. Mais ça n’est pas de ce genre de fantaisie que je veux vous entretenir ce matin. Un mythe beaucoup plus pervers m’a sauté à la figure en faisant ma lecture. Celui du bien-être à l’américaine.

Au 19ème siècle, un illuminé a parcouru les États-Unis pour exposer ses théories sur la nutrition et la santé. Il s’appelait Sylvester Graham et défendait l’idée qu’une mauvaise santé était le résultat d’excès sexuels. Or sa conception de l’abus était pour le moins restrictive. Pour lui, avoir plus d’un coït par mois était exagéré; la masturbation et les rêves érotiques faisaient aussi partie des pratiques proscrites. Qui plus est, une alimentation trop riche pouvait induire la concupiscence. Il fallait donc avoir une diète riche en légumes et en blé entier. Les idées de Graham n’ont plus cours aujourd’hui, mais il a donné son nom à un biscuit au blé parfumé au miel : le biscuit Graham. Sans le savoir, ma grand-mère servait une douce vengeance au puritanisme en apprêtant le biscuit Graham entre plusieurs couches de flan à la vanille et de crème fouettée. Miam.

Un autre hurluberlu a défendu une thèse basée sur l’abstinence et la saine alimentation. Harvey Kellogg prêchait l’abstinence, même au sein du mariage. Le sexe, et plus particulièrement la masturbation était «  l’acte le plus vil et le plus dégradant que l’homme puisse commettre », un péché qui pouvait induire des maladies comme la tuberculose, les défaillances cardiaques, l’épilepsie, l’acné, etc. Kellogg avait aussi conçu des aliments censés diminuer l’intérêt du consommateur pour le sexe, dont les Corn Flakes. On a d’ailleurs réalisé un film là-dessus, The Road To Wellville avec Anthony Hopkins.

Tout ça pour dire que le prêchi-prêcha américain sur le bien-être et le bien manger ne date pas d’hier, et le marketing non plus. Je me suis toujours méfiée de la petite famille trop bizarre qu’il y avait sur la boîte de Müesli. Je n’aime pas non plus le marketing minceur de Spécial K. Ça me paraît tellement éloigné du plaisir que l’on ressent quand on mange notre première bouchée de céréales du matin. C’est doux, c’est sucré, c’est croquant, ça trempe dans le lait glacé et c’est rafraîchissant. C’est encore meilleur quand on les mange au lit, entre deux parties de jambes en l’air matinales.

Je ne vous dirai pas de ne plus manger de produits Kellogg. Mais je vous mets au défi de prendre exemple sur la sagesse de ma grand-mère maternelle et de savourer vos céréales en ayant le plus de plaisir possible. C’est si bon, de manger. On ne laissera pas à la droite américaine le plaisir de nous dire comment le faire.