Littérature

Moment automatiste

Au moment de dormir, je suis une grande artiste. Quelques minutes avant de sombrer dans le sommeil, j’arrive enfin à concevoir des choses qui n’existent pas. Des visages que je ne peux qu’avoir inventés. Des situations qui ne ressemblent à rien que j’aie consciemment connu. Des objets dont je n’arriverais même pas à dire à quoi ils servent. Des pensées inutiles, et souvent même, inopérantes. Des histoires tordues qui appartiennent à la fiction. C’est ce moment qui me fait réaliser combien, dans ma vie de femme me laisse peu à penser, peu à créer. Mon cerveau est rempli de pensées ordinaires, de notions utiles, de détails du quotidien, et quand j’arrive enfin à l’arracher à ses habitudes, il cherche le beau, pour se consoler de l’utile.

Or le beau laisse peu de place à l’imagination. Quand je me concentre sur une phrase de Proust ou une chanson de Barbara, quand je vais voir le dernier Almodóvar au cinéma, quand je profite d’une matinée de printemps ou d’une lumineuse journée d’hiver pour m’évader de la maison, je ne suis pas une artiste. Je me console simplement de ne pas avoir une vie suffisamment créative, ou trop fatiguante, ou pas assez gaie.

Ce que je vois avant de dormir est d’un autre ordre. Ça n’est ni beau, ni édifiant, même pas logique. Mais c’est vital. C’est pourquoi, au fil du temps, je me plais à être de plus en plus consciente de mon moment automatiste. Pas que je veuille comprendre. Mais j’aime regarder. Je me laisse porter par les images, à moitié endormie. J’essaie parfois d’émerger pour avoir une vue d’ensemble, ce qui a pour effet d’annuler le processus. Mais j’essaie quand même. J’essaie d’entrouvrir pour observer, dans l’entrebâillement, la totale inconnue qu’est la pensée libérée de toute contrainte logique ou esthétique. Et en même temps, d’appréhender une autre totale inconnue, moi. Un être créatif qui se réveille dans le minuscule interstice entre la veille et le sommeil.

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Littérature

Mes délires ordinaires

La tentation se présente à chaque année: recoudre ensemble les fils des années qui se sont défaits derrière soi. Faire une courtepointe avec les meilleurs bouts, et se dire que ça pourrait être ça, notre vie. Jouer dans les plaies ouvertes. Entendre le rire des amis qu’on a quittés. Essayer de comprendre, de mettre les choses bout à bout pour être capable de continuer.

J’ai parlé, dans un billet intitulé Camera Obscura, de l’analyse amorcée avec la naissance de ma fille. Pendant plusieurs semaines, je n’ai pu penser à rien d’autre qu’à elle. Alors que d’habitude je suis une personne qui réfléchit, qui se tracasse, qui fantasme, qui prévoit. Quand ça s’arrête d’un coup, il faut qu’une activité psychique prenne le relais. Résultat : mon site d’enfouissement intérieur s’est mis à projeter un déluge d’images, comme s’il avait attendu l’extinction complète de l’activité bouillonnante de ma vie pour faire entendre sa clameur souterraine. Dans un premier temps, ça n’a été que ça, un défilement d’images. Puis, à force d’y revenir, les images se sont se précisées, agencées, formant une constellation de plus en plus lisible, de plus en plus ordonnée. Je m’arrête moins aux contenus, aux situations, qu’aux figures qui apparaissent lorsqu’un rêve revient deux fois, cinq fois, dix fois sous différentes formes.

J’assimile le sens de certains événements auxquels je n’avais pas repensé depuis des années. Par exemple, cette dispute survenue entre mes parents et mon oncle lorsque j’avais neuf ans. Cette dispute qui a mis fin à nos fréquentations. Mon oncle habitait le même quartier que nous. À quelques rues. Mais après la querelle, ce secteur a cessé d’exister pour nous. Petite fille, j’ai évité cette rue; adolescente, j’ai changé de quartier; jeune adulte, j’ai déménagé dans une autre ville, sans même y penser. Jeune maman, j’ai rêvé à cette rue, toutes les nuits, durant plusieurs semaines. Au début, je l’embellissais pour ne pas affronter mon oncle, cet adulte vociférant dont les colères me terrorisaient. Puis je m’y perdais et découvrais un monde merveilleux dans la rue voisine. Dans mes derniers rêves, je ne rêvais plus que pour me perdre dans les rues avoisinantes et découvrir le merveilleux qui s’y cachait. M’arrêter chez la dame aux chats qui fait des tartes. Visiter une maison nouvellement construite. M’égarer dans le sentier qui fait office de ruelle et y découvrir un ruisseau. Apprendre qu’on a creusé un canal le long de l’aréna et qu’on y bâtit de vieilles demeures victoriennes. Trouver une boutique d’antiquités qui vend les meubles de mon enfance, ou une salle de bowling dont j’aurais ignoré l’existence durant toutes ces années. Plus d’oncle vociférant. Juste son quartier, sans lui, rempli de mes délires ordinaires. Du coup, je n’ai plus besoin de me réconcilier avec lui, parce que j’ai rendu le monde où il évolue complètement vivable, et c’est tout ce qui compte.

Et c’est tout ce qui m’intéresse, maintenant. Trouver mes vieux démons vivables en les incluant dans un petit conte de fées que je me raconte tous les soirs. Grâce à ma fille, je suis devenue une personne différente, et j’ose dire, meilleure. Puisque j’arrive à pardonner, et pas seulement dans des cas où les torts reviennent à d’autres. J’arrive aussi à me tolérer, moi. À assumer mes moins bons coups, à comprendre ce qu’ils ont eu de nécessaire. Recoudre ensemble les fils du passé. Faire une courtepointe pas si belle que ça, mais l’aimer quand même, parce que malgré tout, on arrive à tirer quelque chose de nos malheurs, et à faire des enfants qui devront comprendre à leur tour.

Féminisme, Littérature, Travail

Je pense à la poussière

J’ai grandi dans une maison nette et pimpante. Aussi, ça me fait toujours un peu mal, trente ans plus tard, de rentrer chaque soir dans un foyer plus ou moins propre, à peu-près rangé, et à bien des points de vue pas aussi bien organisé que celui où j’ai fait mes premiers pas.

Ma mère travaillait à la maison. Dès le matin, on montait à l’étage se vêtir, on faisait le tour des lits pour bien ramasser, et on passait un linge dans l’escalier en redescendant. Nettoyer était un jeu pour moi. Je la suivais pas à pas, et j’époussetais ce qui était à ma portée pendant qu’elle s’affairait dans la pièce. Pendant qu’elle cuisinait, j’imitais ses gestes en préparant un repas factice avec la vaisselle restante. Elle était efficace et créative et cuisiner n’était pas une corvée pour elle. Pareillement, pour moi, le quotidien était jalonné de tâches distrayantes qui s’accomplissaient dans l’allégresse. Néanmoins, plus le temps passait, et moins je sentais ma maman heureuse dans sa vocation de ménagère…elle est repartie à l’école, puis au travail, à l’âge où je découvrais la lecture, la soif d’apprendre et l’envie d’un travail plus intellectuel. Me voilà donc, à 31 ans, employée et aux prises avec une gestion domestique de plus en plus complexe, barbante et défaillante.

Nettoyer n’est plus un jeu, c’est une corvée. Et je ne parle pas ici de ma routine du matin qui consiste à faire mon lit, ma vaisselle de la veille et ma petite brassée de lavage avant de partir au travail, pas plus que je ne fais référence à mon retour en passant par l’épicerie et les trente minutes de préparation du souper. Je pense à la poussière qui s’accumule sans arrêt, des nombreux recoins où la saleté s’emmagasine et du nombre grandissant d’objets qui meublent mon domicile et qui ont sans cesse besoin d’être rangés, classés et entretenus. C’est toujours perdu d’avance, parce que même l’infime partie que j’arrive à accomplir sera à refaire éventuellement. Lorsqu’un nouveau meuble vient faciliter le rangement et ordonner l’appartement, il s’annonce inévitablement comme un hôte exigeant dont il faudra prendre soin. Le samedi est un jour de tergiversations, durant lequel je passe chaque moment à me demander quand j’aurai le courage de m’y mettre; la conclusion est l’inévitable séance de rangement et de nettoyage. Et je tiens ici à mentionner que mon partenaire fait sa part, en m’épargnant de sacrifier encore plus de temps à la routine électroménagère.

La gestion de l’habitat et du mobilier faisait partie des concepts que j’ai observés dans mon mémoire de maîtrise, qui portait sur la nouvelle policière d’Edgar Poe. Comme son contemporain Baudelaire, Poe voyait apparaître des principes poétiques à travers les choses les plus simples, d’où l’innombrable variété de ses œuvres fictionnelles. À chaque invention, à chaque idée, un archétype littéraire. La nouvelle policière est la fable du domicile, qui accumule des traces, des bris, des niches, où entre le détective pour déchiffrer un drame. Rien dans Le meurtre de la rue Morgue ne préfigure mon drame à moi, sinon une chose : l’anxiété du domicile, l’idée que rien ne rentrera jamais dans l’ordre, que rien n’est simple et que chaque solution entraînera un nouveau problème. À ma connaissance, aucun roman ne porte sur cette angoisse-là. Peut-être un monologue des Belles-sœurs, et une chanson de Tricot Machine. Mais pas de prix Goncourt. C’est trop déprimant, pas assez raffiné, et tellement commun.

Le travail accompli bénévolement, dans le foyer ou ailleurs, est pris en compte par statistique Canada; il porte le nom de travail invisible. Ça, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Invisible ! Je me souviens d’avoir vu des moutons de poussière dévaler les escaliers de l’unité à laquelle je travaillais au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine. La doyenne de notre département avait commenté en spécifiant que du temps des religieuses, il n’y avait pas de poussière à Ste-Justine. L’ironie, c’est qu’à présent que des préposés à l’entretien accomplissent un travail rémunéré, donc visible, on remarque tout ce qui était accompli du temps ou ce travail n’était pas comptabilisé. Le calcul est le même dans les foyers. Les enfants mangent moins bien. Leur éducation est déléguée au CPE, puis à l’école, et trop souvent, à la télévision et autres bidules électroniques. On ne peut pas blâmer leurs mères d’avoir souhaité, elles aussi, quitter le domicile et connaître la reconnaissance d’un véritable travail. On ne peut en vouloir aux femmes plus spirituelles de dévouer leur vie à un dieu qui n’exige pas qu’elles balaient et astiquent ses nombreux palaces. Car qui a envie de faire du travail invisible ? Néanmoins, cette désertion du travail invisible se traduit par un énorme déficit sur le plan social. Et personne n’a de solution à lui apporter. Que des compromis qui entraînent d’autres problèmes : le renoncement à un second revenu, le travail à temps partiel, les horaires atypiques ou carrément la pauvreté.

Tout bien considéré, je préfère partir fatiguée chaque matin et rentrer dans l’affolement que d’avoir à me soumettre aux diktats du domicile et d’en devenir l’esclave. Puis-je par contre regretter d’avoir à choisir entre du temps passé à m’amuser, me cultiver, me soigner, et les innombrables corvées de ménage, lavage, nettoyage, courses et entretien du domicile qui s’ajoutent aux heures de bureau, aux déplacements et aux incontournables activités mondaines qui caractérisent mon métier ? Le puis-je, moi qui accueillais mon prochain congé maternité comme une délivrance, pour apprendre en lisant Elle Québec que les femmes au foyer sont plus stressées que leurs consœurs et maris salariés ? Que les salariées qui sont mères sont plus stressées quand elles rentrent à la maison que quand elles sont au bureau ? Il n’y a pas d’issue. C’est perdu d’avance. Être invisible et stressée, ou visible et rongée de remords. Là est la question.

Féminisme, Littérature

Riverdale, bled anachronique

Ne me demandez pas pourquoi Betty et Véronica sont les meilleures amies du monde. Betty est douce, amène, conciliante. On lui souhaiterait de rencontrer l’âme sœur, et au lieu de ça, elle se tape l’opportunisme de Véronica. De milieu humble et de tempérament vaillant, Betty est le témoin muet de la vie splendide et paresseuse de Véronica. On se dit : mais va-t-en, va jouer plus loin, trouve-toi une vraie amie. Mais elle reste là, juste au cas ou Véronica déciderait, un soir, de se passer d’Archie. Et ça finit toujours par arriver. Betty prend alors sa revanche. Elle se dit, pourquoi pas moi. Elle ramasse un rendez-vous manqué, une robe oubliée, une opportunité de flirter avec la richesse et la célébrité.

Le temps est immobile dans le monde d’Archie. Soixante-dix ans de dessins, et pas une fois il n’a été question de changements climatiques, de progrès sociaux ou d’avancées techniques. La marijuana n’y a pas d’apparition dans les années 70, le New Wave n’y a jamais déferlé, même le méchant Reggie n’a jamais touché une ectasy. La seule drogue qu’aient touché les élèves de Riverdale High School, c’est le milkshake et le burger, qu’ils ne consomment que dans des snackbars, alors qu’aucun adolescent n’a commandé ça ailleurs qu’au McDo depuis 1984. Les gars jouent au foot et les filles sont meneuses de claques. Le sexisme est partout mais le féminisme n’existe pas encore. Le sport est roi et Betty ne va à la bibliothèque que pour étudier. Parce qu’il n’y a pas d’intellectuels à Riverdale. Que des stars.

Archie n’a pas marché en France, « probablement à cause de son caractère trop américain » nous apprend wiki. Pourtant, au Québec, la bd a fait un tabac. Pas un bungalow, ni un chalet, ni une cour d’école qui ne possédât sa petite bibliothèque de comics. Et la frénésie Archie fait toujours rage. Suffit que je voie traîner le coin d’une de ces petites revues pour que je me trouve une raison de m’enfermer dans la salle de bain pour au moins une demi-heure. Tout le monde a son Archie caché quelque part au fond d’un garde-robe. Bien après que j’aie côtoyé Jack Kerouac et William Faulkner, l’américanité naïve de la bande de Riverdale m’interpelle encore. Cette idée qu’à tout moment, la célébrité et la beauté se pose au milieu du « vrai monde » et lui prêter un peu de sa noblesse et de son clinquant.

À quatorze ans, déjà, je savais que de manger du junk food n’était pas sans conséquences ; que la richesse ne tombait pas sur la classe moyenne comme la petite vérole sur le bas-clergé breton ; que les garçons qui sortent avec une autre, ne retournent pas vos appels, qui vous voient uniquement pour ne pas être seuls, ne vous aiment pas ; que les grosses voitures avaient un prix. Je savais que la célébrité ne flirtait pas avec les petites brunes potelées qui vivent à Arvida, et plus tard, à PGL, j’ai appris que les petites filles riches ne traînaient pas avec les plus pauvres. Et pourtant, je trouvais étonnamment rassurant et divertissant que des adolescents, même fictifs, vivent ces choses-là.

Ainsi est fait le rêve américain. Même si on est loin de l’approcher, même si on n’y croit pas pour nous-mêmes, même si au fond, on se dit : ça n’arrive qu’aux autres, on le garde à proximité, juste au cas où la recette existerait quelque part. Betty, elle, l’a trouvé en la personne de Véronica. Heureusement, elle ne sera jamais vieille ni amère, ni moulue par les regrets. Elle restera toujours la jeune naïve qui attend son tour. J’ai beaucoup moins de chance ; j’ai plusieurs cheveux gris, je n’habite plus Arvida mais je suis toujours brune et potelée. Je n’ai pas attendu mon tour pour vivre une vie rêvée ; j’ai plutôt empoigné celle qu’on m’offrait à pleines mains, si peu glamour soit-elle. Par contre, je me garde toujours un Archie dans mon jardin secret pour me rappeler que même si les années passent, il y a sur la terre un petit coin d’anachronisme appelé Riverdale, où les choses sont simplissimes et ravissantes. Juste au cas où ça finirait par arriver pour vrai.

Littérature

Conversations intimes

Ceux qui trouveront le ton de ce blogue trop intime ne s’étonneront pas d’apprendre que derrière mes histoires racontées au je, il y a une vingtaine d’années d’une écriture moins organisée, plus intimiste, une conversation perpétuelle avec moi-même, bref, un journal, commencé à l’âge de neuf ans, détruit à quatorze et continué depuis en de nombreux cahiers actuellement posés dans ma bibliothèque.

Or le journal intime n’a pas la cote chez tous les intellectuels. Je me souviens que mon directeur à la maîtrise avait une fois dit en classe que c’était une simple habitude popularisée au dix-neuvième siècle, en minimisant les qualités éminemment littéraires de cet usage. Néanmoins, je pense que le journal dénote, sinon un talent littéraire, un rapport privilégié à l’écriture. Car c’est un privilège que d’être animé par ce besoin de se raconter. Ceux qui osent comparer facebook et même la blogosphère au journal n’y comprennent rien. Le blogue est un travail d’écriture tourné vers le lecteur, et Facebook est une page émaillée de phrases destinées à attirer l’attention. Le journal est une conversation privée sans intention exemplaire ou publique.

Le journal rassemble les conditions minimales de l’apparition de toute œuvre littéraire. Tout d’abord, il demande qu’on ait une chambre à soi, dixit Virginia Woolfe. C’est-à-dire, de trouver à la fois la capacité et le moyen d’être seul. Construire une relation éminemment esthétique avec soi. La soigner, la travailler. Développer le sens du témoignage, la capacité d’observation, sinon des autres, du moins de soi. Proust à parlé, dans Contre Ste-Beuve, de cette propension des écrivains de son temps à aller dans le monde observer, une leçon qu’il s’est efforcé de suivre, jusqu’à ce qu’il comprenne que ce qu’il fallait surtout examiner comme écrivain, c’est ce que le monde extérieur provoque en nous. C’est ainsi qu’est né À la recherche du temps perdu, le plus bel exposé qui soit sur la mémoire. Je ne me prends pas pour Proust. Mais j’ai retenu la leçon.

Il y a quelques années, j’ai consacré plusieurs semaines à la lecture des nombreux cahiers du journal d’Anaïs Nin, une longue lettre entamée avec l’abandon du père, une relation à soi étalée sur des décennies, et j’ai achevé la lecture convaincue des qualités littéraires sinon de tous les journaux, du moins de celui-là. Une autre grande leçon de diariste m’a été donnée par le film Caro diario de Nanni Moretti. Prix de la mise en scène à Cannes en 1994, ce récit enseigne comment partir d’un simple exposé de ses peurs, de ses désirs, de ses frustrations, et construire un témoignage unique de la condition humaine, de l’Italie contemporaine, du rôle de l’artiste aujourd’hui, etc. Nin et Moretti m’ont appris qu’il arrive que nos conversations avec soi, basées sur un abandon, un manque, une maladie, une dépendance, ou une simple frustration fassent éclore une œuvre originale et nécessaire.

À une époque où on compte si peu de gens qui s’emploient à écrire à la main (voir J’sais plus écrire – Est-ce la fin de l’écriture manuscrite?), je suis encore fidèle à mes journaux. Il y a sûrement d’autres façons d’arriver à l’écriture que celle-là. Il y a probablement eu une mode des journaux intimes aux dix-neuvième siècle. Je suis certainement fleur bleue, je cultive un certain bovarysme. Au mieux, je deviendrai la prochaine Anaïs Nin. Au pire, j’aurai nourri, pendant vingt ans, une relation privilégiée avec moi-même, au fil de mes conversations intimes.

Littérature

Passer le temps

« Tu n’écris plus? » me dit-on immanquablement ces jours-ci. Je me le dis à moi-même aussi. Tous les jours. Mais que voulez-vous, mon emploi du temps s’est transformé. Je travaille. J’utilise donc la plus vieille excuse du monde pour ne pas faire les choses que je juge essentielles.

Sans autre préambule, j’y vais d’une confession sur une décision qui m’est restée sur le cœur. Quelques temps après mes débuts en relations de presse, j’ai refusé une entrevue pour un poste d’animatrice à Radio-Canada. Je ne l’ai pas avoué à beaucoup de monde, à part à mon fiancé. Son verdict : Chicoutimi, trop loin. J’ai donc utilisé sa sentence comme prétexte pour décliner une offre qui m’embêtait beaucoup. En fait, je me sentais rescapée de justesse des eaux houleuses de la recherche d’emploi, je ne voulais tout simplement pas y retourner. Je ne pouvais pas m’absenter d’un travail que j’aime pour revivre le grand émoi de l’entretient d’embauche. Ceux qui m’ont connu du temps de Cinéfix connaissent ma passion pour le micro. N’ayez crainte, j’y reviendrai. Mais le temps n’est pas encore venu. Ce qui m’amène à mon propos principal : le temps qui passe.

J’ai passé deux ans à ne vivre que pour le septième art. Je n’ai pourtant éprouvé aucun regret en délaissant mes projections quotidiennes pour un petit bureau gris que j’allais quitter à son tour au bout d’un an. Par contre, je me languis toujours des studios de CIBL, de la discothèque et du fouillis convivial qui régnait dans la salle de presse. Je m’ennuie des vendredis soir où j’arrivais à la station exténuée, mais convaincue que j’allais accomplir la tâches la plus cruciale de la semaine; communiquer à mes auditeurs (combien étaient-ils ? 20 ? 100 ? 500 ?) ma revue de cinéma, avec Mesdames Pinsonneault, Lussier, DiLoreto, Djogo ou Landré. Une équipe de filles. Une bouteille de vin qu’on servait dans des tasses à café. Une bonne quinzaine d’heures de préparation, de films, d’entrevues, de lecture. Et une façon foutrement intéressante de passer le temps. À cette époque, j’investissais la plus large part de mon temps dans une passion dont je ne pouvais pas vivre, et le reste du temps, je gagnais ma vie du mieux que je pouvais. Mais le temps passait, et je n’avais occupé que des postes temporaires, de petits mandats qui s’accumulaient dans mon CV sans former un tout cohérent.

Pour moi, le passage à la trentaine a été le moment crucial où j’ai décidé de me consacrer à temps plein au travail. J’ai eu envie de stabilité, j’ai saisi les opportunités qui se présentaient. Je fais maintenant carrière en communications, l’objectif étant bien sûr de pratiquer un métier et d’en vivre le mieux possible. Reste la question délicate du temps qui passe. Du peu de temps qu’on a à investir dans nos passions quand on travaille quarante heures semaines, et qu’on occupe nos temps libre à manger, dormir, marcher et faire des courses. Comment, alors, trouver le temps d’écrire, de lire, de rédiger un programme électoral pour une campagne que je ne ferai sans doute jamais, de réécrire mon mémoire de maîtrise pour qu’il soit publiable ? Comment esquisser un projet d’un voyage, voir un mauvais film, lire une bande dessinée, tester une recette ?

Comme je n’ai pas encore d’enfants, je me garde les samedis pour profiter du temps qui passe. L’exercice consiste à s’asseoir chez soi ou dans un café, avec une tasse de thé et un journal, et de lire sans lire, de regarder ce qui se passe autour, de parler de tout et n’importe quoi avec amie, sœur, ou fiancé. C’est le cadeau que je me fais : je me donne du temps. De la vitrine du Première Moisson, hier, j’ai remarqué qu’à part deux ou trois flâneurs, les gens qui déambulaient sur Mont-Royal paraissaient tous occupés à faire des courses ou à se rendre quelque part. Curieusement, ce sont les parents avec des petits en âge de marcher qui m’ont laissé l’impression d’avoir lâché prise, d’avoir renoncé à avancer à une bonne cadence pour procéder à un ixième achat. Leurs petits flânaient et leur apprenaient à ralentir. J’ai aussi aperçu deux amoureux trop fascinés l’un par l’autre pour prendre conscience de la marchandise environnante. Ils faisaient tache au milieu des passants occupés à acheter du vin, du pain et des articles ménagers.

Ma collègue et amie Martine DiLoreto a écrit sur la question du temps : « Est-ce qu’on le consomme, l’investit, l’emploie, le gagne, ou on le laisse passer tout simplement ? » La valeur du temps est-elle une bête question de chiffres? Le temps investi à CIBL m’a tant apporté. Je pèse également la valeur de celui que j’emploie en ce moment même à pratiquer un chouette métier, tout en mesurant mon déficit de temps libre. Je pense aussi à une année perdue à dans un travail que je n’aimais pas. Une expérience amère qui m’a enseigné une chose inestimable : ne jamais perdre son temps, même pour de l’argent.

Cinéma, Littérature

Ce qu’on possède et ce dont on rêve

Nabokov a longtemps été le seul auteur classé sous la lettre N dans ma bibliothèque. Il y a quelques années, les nombreux tomes qui composent le journal d’Anaïs Nin sont venus le rejoindre, suivis de Neruda et Nietzsche, complétés cette année par un titre essentiel de Frank Norris, McTeague (Les Rapaces en français). Paru en 1899, ce roman naturaliste, tout comme le film There will be blood que j’ai adoré,  est une allégorie archi réaliste de la société américaine; c’est une fable capitaliste qui parle d’individualisme, de lutte pour le bonheur, de cupidité. À travers l’histoire d’un couple, on observe la déchéance de la société moderne, la décrépitude que provoque le besoin de posséder.

Dès l’instant où Trina avait cédé et s’était laissé embrasser, elle lui était devenue moins précieuse. (…) Peut-être entrevoyait-il confusément qu’il ne pouvait en être autrement, que cela appartenait à l’ordre immuable des choses – l’homme ne désirant la femme que pour ce qu’elle lui refuse, la femme vénérant l’homme pour ce qu’elle lui abandonne. (Frank Norris, Les Rapaces, Paris, Phébus, 1990, p.77)

La suite de l’histoire renforce la thèse de l’auteur; Trina et Mac se marient, s’installent dans leur vie, et Trina, qui possède déjà une jolie fortune, l’économise et l’arrondit, tandis que McTeague rêve d’encaisser cette somme pour en jouir pleinement. Il rêve de dépenser, elle vénère chaque sou qu’elle économise. Plus il la supplie de céder quelques dollars, plus elle est avare de son argent, de sa beauté, de son temps. Une situation qui se dramatise jusqu’à l’effritement complet de leur amour.

La question de l’avoir est, d’après Frank Norris, inhérente aux genres; bien que je l’admette dans une certaine mesure, ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. Ce qui m’a frappé dans ce passage, c’est que c’est précisément la coexistence de ces deux pulsions inverses qui fait avancer. Aimer ce qu’on a, tendre à ce qu’on ne peut pas avoir. La littérature est remplie de ces personnages qui avancent, bercés par leurs illusions, sans la satisfaction quotidienne d’asseoir leurs espoirs sur du concret : Julien Sorel, Madame Bovary, Lucien de Rubempré, Anna Karénine. Des personnages qui connaissent une fin tragique, la plupart du temps. Mais qui continuent d’inspirer à travers les siècles. Parce qu’ils représentent l’essentiel, le désir, ce qui pousse en avant.

Les personnages contents et satisfaits de ce qu’ils ont ne peuplent pas les romans. Ce sont les bâtisseurs, les hommes d’affaires, mais aussi les salariés qui bouclent leur budget à chaque mois. Ils sont essentiels à la santé de la société. Ils peuplent les statistiques, donnent un outil de mesure aux gens qui cherchent le bonheur. Ils gagnent leur vie, avancent en âge et vivent en paix. Ils ne sont pas immortels, mais représentent le nécessaire, ce qui permet à la société de tenir, de durer.

Je me demande encore dans quelle catégorie je me place. J’ai indéniablement un pied dans le rêve. J’ai fait des études en arts. J’ai toujours mis la passion avant le besoin. Mais j’ai toujours une main qui s’agrippe fort au réel quand ma tête se perd en rêves et en illusions. Je ne suis pas heureuse sans idéal, sans espoir. Mais je ne peux pas supporter l’insécurité. En somme, je suis un peu McTeague, un peu Trina. Je profite de ce qu’on me cède, tout en continuant de rêver de la partie que je n’ai pas. Je pense que le contentement pur et simple, c’est la mort. La preuve, il n’y a pas de suicide dans un pays comme Haïti où la vie est un combat quotidien; mais il y en a énormément dans un pays nordique comme le nôtre où les gens sont bien nourris et relativement riches.

Mon pari est le suivant : on peut se procurer le nécessaire tout en gardant l’essentiel.

Je ne peux pas conclure sur McTeague sans parler du film qu’en a fait Erich Von Stroheim. Surtout compte tenu que cette adaptation s’est transformée en véritable allégorie des Rapaces.

En 1924, Stroheim a tourné Greed dans l’esprit de Frank Norris, avec de longs plans où la mise en scène organisait l’intrigue en maintenait le réalisme de l’action, souvent en décors et lumière naturelle. Il tenait à garder l’intégralité de l’intrigue de McTeague; son histoire comprenait toutes les péripéties et les intrigues secondaires du roman. La première version du film durait entre 10 et 12 heures. Stroheim procéda à une première coupe, en réduisant le film à six heures, suite à quoi il ne pouvait plus rien retrancher.

Pendant la postproduction, la Goldwyn Co. disparut dans la fusion qui donna naissance à la Metro Goldwyn Mayer. Goldwyn, qui avait démarré le projet, céda sa place à Louis B. Mayer. Sentant que son film allait passer par les ciseaux, Stroheim expédia son film à un ami qui le raccourcit encore de deux heures. Le film aurait alors pu être projeté en deux épisodes mais Mayer insista pour le raccourcir encore. Il en retira deux heures de plus et détruit le matériel restant. Von Stroheim ne se remit jamais de la disparition de son chef-d’œuvre.

On peut aujourd’hui se procurer une version DVD du film qui comprend des tableaux tirés des photos de tournages pour restituer les intrigues secondaires; on a aussi intégré les intertitres d’origine. Mais le director’s cut est perdu à jamais. Voilà un exemple extrême de ce qui se produit lorsqu’on laisse le nécessaire décider pour l’essentiel. Je trouve particulièrement cruel qu’un film d’une beauté inouïe qui se penchait justement sur la détérioration de la morale humaine pour cause de cupidité passe aux ciseaux à cause d’une rationalisation de l’industrie cinématographique.

Je vais continuer de désirer le chef d’œuvre que je ne verrai jamais, en me contentant de celui qui reste, comme un chien qui gruge un os. À suivre dans un prochain billet.