Leçons d'écriture, Littérature

Moment automatiste

Au moment de dormir, je suis une grande artiste. Quelques minutes avant de sombrer dans le sommeil, j’arrive enfin à concevoir des choses qui n’existent pas. Des visages que je ne peux qu’avoir inventés. Des situations qui ne ressemblent à rien que j’aie consciemment connu. Des objets dont je n’arriverais même pas à dire à quoi ils servent. Des pensées inutiles, et souvent même, inopérantes. Des histoires tordues qui appartiennent à la fiction. C’est ce moment qui me fait réaliser combien, dans ma vie de femme me laisse peu à penser, peu à créer. Mon cerveau est rempli de pensées ordinaires, de notions utiles, de détails du quotidien, et quand j’arrive enfin à l’arracher à ses habitudes, il cherche le beau, pour se consoler de l’utile.

Or le beau laisse peu de place à l’imagination. Quand je me concentre sur une phrase de Proust ou une chanson de Barbara, quand je vais voir le dernier Almodóvar au cinéma, quand je profite d’une matinée de printemps ou d’une lumineuse journée d’hiver pour m’évader de la maison, je ne suis pas une artiste. Je me console simplement de ne pas avoir une vie suffisamment créative, ou trop fatiguante, ou pas assez gaie.

Ce que je vois avant de dormir est d’un autre ordre. Ça n’est ni beau, ni édifiant, même pas logique. Mais c’est vital. C’est pourquoi, au fil du temps, je me plais à être de plus en plus consciente de mon moment automatiste. Pas que je veuille comprendre. Mais j’aime regarder. Je me laisse porter par les images, à moitié endormie. J’essaie parfois d’émerger pour avoir une vue d’ensemble, ce qui a pour effet d’annuler le processus. Mais j’essaie quand même. J’essaie d’entrouvrir pour observer, dans l’entrebâillement, la totale inconnue qu’est la pensée libérée de toute contrainte logique ou esthétique. Et en même temps, d’appréhender une autre totale inconnue, moi. Un être créatif qui se réveille dans le minuscule interstice entre la veille et le sommeil.

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Leçons d'écriture, Psychologie

Mes délires ordinaires

La tentation se présente à chaque année: recoudre ensemble les fils des années qui se sont défaits derrière soi. Faire une courtepointe avec les meilleurs bouts, et se dire que ça pourrait être ça, notre vie. Jouer dans les plaies ouvertes. Entendre le rire des amis qu’on a quittés. Essayer de comprendre, de mettre les choses bout à bout pour être capable de continuer.

J’ai parlé, dans un billet intitulé Camera Obscura, de l’analyse amorcée avec la naissance de ma fille. Pendant plusieurs semaines, je n’ai pu penser à rien d’autre qu’à elle. Alors que d’habitude je suis une personne qui réfléchit, qui se tracasse, qui fantasme, qui prévoit. Quand ça s’arrête d’un coup, il faut qu’une activité psychique prenne le relais. Résultat : mon site d’enfouissement intérieur s’est mis à projeter un déluge d’images, comme s’il avait attendu l’extinction complète de l’activité bouillonnante de ma vie pour faire entendre sa clameur souterraine. Dans un premier temps, ça n’a été que ça, un défilement d’images. Puis, à force d’y revenir, les images se sont se précisées, agencées, formant une constellation de plus en plus lisible, de plus en plus ordonnée. Je m’arrête moins aux contenus, aux situations, qu’aux figures qui apparaissent lorsqu’un rêve revient deux fois, cinq fois, dix fois sous différentes formes.

J’assimile le sens de certains événements auxquels je n’avais pas repensé depuis des années. Par exemple, cette dispute survenue entre mes parents et mon oncle lorsque j’avais neuf ans. Cette dispute qui a mis fin à nos fréquentations. Mon oncle habitait le même quartier que nous. À quelques rues. Mais après la querelle, ce secteur a cessé d’exister pour nous. Petite fille, j’ai évité cette rue; adolescente, j’ai changé de quartier; jeune adulte, j’ai déménagé dans une autre ville, sans même y penser. Jeune maman, j’ai rêvé à cette rue, toutes les nuits, durant plusieurs semaines. Au début, je l’embellissais pour ne pas affronter mon oncle, cet adulte vociférant dont les colères me terrorisaient. Puis je m’y perdais et découvrais un monde merveilleux dans la rue voisine. Dans mes derniers rêves, je ne rêvais plus que pour me perdre dans les rues avoisinantes et découvrir le merveilleux qui s’y cachait. M’arrêter chez la dame aux chats qui fait des tartes. Visiter une maison nouvellement construite. M’égarer dans le sentier qui fait office de ruelle et y découvrir un ruisseau. Apprendre qu’on a creusé un canal le long de l’aréna et qu’on y bâtit de vieilles demeures victoriennes. Trouver une boutique d’antiquités qui vend les meubles de mon enfance, ou une salle de bowling dont j’aurais ignoré l’existence durant toutes ces années. Plus d’oncle vociférant. Juste son quartier, sans lui, rempli de mes délires ordinaires. Du coup, je n’ai plus besoin de me réconcilier avec lui, parce que j’ai rendu le monde où il évolue complètement vivable, et c’est tout ce qui compte.

Et c’est tout ce qui m’intéresse, maintenant. Trouver mes vieux démons vivables en les incluant dans un petit conte de fées que je me raconte tous les soirs. Grâce à ma fille, je suis devenue une personne différente, et j’ose dire, meilleure. Puisque j’arrive à pardonner, et pas seulement dans des cas où les torts reviennent à d’autres. J’arrive aussi à me tolérer, moi. À assumer mes moins bons coups, à comprendre ce qu’ils ont eu de nécessaire. Recoudre ensemble les fils du passé. Faire une courtepointe pas si belle que ça, mais l’aimer quand même, parce que malgré tout, on arrive à tirer quelque chose de nos malheurs, et à faire des enfants qui devront comprendre à leur tour.

Leçons d'écriture

Conversations intimes

Ceux qui trouveront le ton de ce blogue trop intime ne s’étonneront pas d’apprendre que derrière mes histoires racontées au je, il y a une vingtaine d’années d’une écriture moins organisée, plus intimiste, une conversation perpétuelle avec moi-même, bref, un journal, commencé à l’âge de neuf ans, détruit à quatorze et continué depuis en de nombreux cahiers actuellement posés dans ma bibliothèque.

Or le journal intime n’a pas la cote chez tous les intellectuels. Je me souviens que mon directeur à la maîtrise avait une fois dit en classe que c’était une simple habitude popularisée au dix-neuvième siècle, en minimisant les qualités éminemment littéraires de cet usage. Néanmoins, je pense que le journal dénote, sinon un talent littéraire, un rapport privilégié à l’écriture. Car c’est un privilège que d’être animé par ce besoin de se raconter. Ceux qui osent comparer facebook et même la blogosphère au journal n’y comprennent rien. Le blogue est un travail d’écriture tourné vers le lecteur, et Facebook est une page émaillée de phrases destinées à attirer l’attention. Le journal est une conversation privée sans intention exemplaire ou publique.

Le journal rassemble les conditions minimales de l’apparition de toute œuvre littéraire. Tout d’abord, il demande qu’on ait une chambre à soi, dixit Virginia Woolfe. C’est-à-dire, de trouver à la fois la capacité et le moyen d’être seul. Construire une relation éminemment esthétique avec soi. La soigner, la travailler. Développer le sens du témoignage, la capacité d’observation, sinon des autres, du moins de soi. Proust à parlé, dans Contre Ste-Beuve, de cette propension des écrivains de son temps à aller dans le monde observer, une leçon qu’il s’est efforcé de suivre, jusqu’à ce qu’il comprenne que ce qu’il fallait surtout examiner comme écrivain, c’est ce que le monde extérieur provoque en nous. C’est ainsi qu’est né À la recherche du temps perdu, le plus bel exposé qui soit sur la mémoire. Je ne me prends pas pour Proust. Mais j’ai retenu la leçon.

Il y a quelques années, j’ai consacré plusieurs semaines à la lecture des nombreux cahiers du journal d’Anaïs Nin, une longue lettre entamée avec l’abandon du père, une relation à soi étalée sur des décennies, et j’ai achevé la lecture convaincue des qualités littéraires sinon de tous les journaux, du moins de celui-là. Une autre grande leçon de diariste m’a été donnée par le film Caro diario de Nanni Moretti. Prix de la mise en scène à Cannes en 1994, ce récit enseigne comment partir d’un simple exposé de ses peurs, de ses désirs, de ses frustrations, et construire un témoignage unique de la condition humaine, de l’Italie contemporaine, du rôle de l’artiste aujourd’hui, etc. Nin et Moretti m’ont appris qu’il arrive que nos conversations avec soi, basées sur un abandon, un manque, une maladie, une dépendance, ou une simple frustration fassent éclore une œuvre originale et nécessaire.

À une époque où on compte si peu de gens qui s’emploient à écrire à la main (voir J’sais plus écrire – Est-ce la fin de l’écriture manuscrite?), je suis encore fidèle à mes journaux. Il y a sûrement d’autres façons d’arriver à l’écriture que celle-là. Il y a probablement eu une mode des journaux intimes aux dix-neuvième siècle. Je suis certainement fleur bleue, je cultive un certain bovarysme. Au mieux, je deviendrai la prochaine Anaïs Nin. Au pire, j’aurai nourri, pendant vingt ans, une relation privilégiée avec moi-même, au fil de mes conversations intimes.