Archives de Catégorie: Économie

Je ne suis pas une bourgeoise

« On est tous le bourgeois de quelqu’un »

« Je trouve ça malaisant (sic) de voir quelqu’une qui se plaint que son quartier s’est embourgeoisé quand elle s’en va faire la même chose dans Hochelag.»

« Pour nous, c’est vous la bourgeoise »

Depuis la publication de mon billet sur l’embourgeoisement de Rosemont il y a un mois, j’ai reçu un nombre record de visites sur ma page et aussi un nombre important de critiques venant de gens qui voient d’un mauvais œil l’installation de nouveaux acheteurs dans Hochelaga. Peu après la publication de mon billet, des actes de vandalismes à la place Valois sont venus renforcer l’impression que les inégalités sociales attisent la colère de certains résidents du quartier.

Parlons d’abord de la conclusion de mon billet, celui qui m’a valu tant de critiques. « …la réputation de HoMa s’améliore, la gentrification ne l’a pas encore atteint. » Quelques jours avant d’écrire ce billet, j’avais écouté une entrevue avec l’urbaniste Paul Lewis à Samedi et rien d’autre sur les ondes de Radio-Canada. Selon ce spécialiste, qui avait acheté une maison à Hochelaga-Maisonneuve dans les années 80 en se faisant promettre que le quartier était le prochain Plateau, il avait observé une lente modification du quartier au lieu du boum immobilier espéré. Il observait à présent une faune différente, composée de familles de classe moyenne, d’étudiants et de jeunes professionnels qui s’y installaient. J’ai moi-même fréquenté la promenade Ontario et constaté qu’elle est animée par une énergie différente que la promenade Masson. Masson s’embourgeoise, littéralement. Le hipster est roi à Rosemont. Peut-on dire qu’Hochelaga est bourgeoise simplement parce que la population change ? L’origine de l’anglicisme gentrification, gentry, fait référence à la petite noblesse. La gentrification est ce qui se produit lorsqu’une classe sociale mieux nantie qui s’approprie un quartier, ce qui n’est pas tout à fait le cas dans HoMa. Quand la classe moyenne investit un quartier défavorisé, elle fréquente les services de proximité, le dépanneur, l’épicerie, la quincaillerie, le Jean Coutu, le café, sans pour le moins réclamer des épiceries fines et des bars branchés. C’est une mixité qui profite aux commerçants du coin sans nuire aux moins gâtés.

Par ailleurs, je ne suis pas une bourgeoise. Avez-vous lu le titre mon billet ? J’appartiens à classe moyenne et j’en suis fière, d’autant plus que je me bas depuis 10 ans pour me hisser au-dessus du seuil de la pauvreté. Je comprends les locataires d’Hochelaga qui ont  mal au cœur de voir le prix des logements augmenter lorsqu’ils sont limités dans leur budget. Mais la famille de classe moyenne capable de se payer un condo, une fois son hypothèque payée, vivra avec les mêmes restrictions budgétaires que le ménage à faible revenu.

Voilà pourquoi je continue de dire haut et fort que je ne suis pas une bourgeoise.


Greed, le mot de l’année

Il y a plus ou moins un an, je publiais sur ce blogue un texte sur Les rapaces, la version française de McTeague, du roman de Frank Norris, qu’Erich Von Stroheim a adapté pour le cinéma  sous le titre de Greed. Un an après, cette lecture m’est encore utile et je me vois dans l’obligation de recycler ma réflexion. Car greed est le mot de l’année.

« Greed is good », se plaisait à répéter Gordon Geeko, le personnage de Michael Douglas dans Wall Street, réalisé en 1987. Cette année, Oliver Stone a repris la rengaine dans un récit beaucoup moins habile où le personnage arrive néanmoins à renaître en pillant d’autres naïfs. Aperçue au milieu du film, la toile de Goya Saturne dévorant un de ses enfants est la clé de l’intrigue. On sait dès que l’on aperçoit cette toile que la cupidité des financiers de Wall Street aura raison de la génération future. Signe des temps, la conclusion du film est amenée dans une relative tranquillité sémantique, comme quoi la corruption du système non seulement n’étonne plus, mais ne choque plus personne. Inquiétant.

Sur un mode moins serein, le mot greed a été prononcé des dizaines de fois par le sénateur Bernie Sanders, qui dans un discours historique de plus de huit heures a retardé le passage d’une loi visant à maintenir les baisses d’impôts pour les personnes les plus riches des États-Unis.

«Their Greed Has No End», «Greed is Like an Addiction! » répétait-il, en citant à l’appui tous les appels à l’aide envoyés par ses concitoyens de classe moyenne à pauvre se retrouvant sans pension de vieillesse, sans allocation familiale, sans chômage, sans moyens. Si la classe moyenne agonise, disait-il, les riches de ce pays bénéficient d’une infinité de recours pour accumuler encore plus de richesses, plaidait le sénateur Sanders en suppliant le président Obama de ne pas fléchir et de réclamer aux riches qu’ils réinjectent une part de leur bénéfice dans l’économie américaine.

Barack Obama a fini par accorder tout de même aux Républicains le maintient des baisses d’impôt demandé afin d’obtenir que ces rabais s’appliquent également à la classe moyenne. Soit. Mais ce nouveau Barack Obama qui cède aux besoins des plus riches pour obtenir le minimum convenable pour la classe moyenne m’exaspère. J’espérais, comme Bernie Sanders, qu’il irait soutirer cette richesse par les impôts pour la tendre à la classe moyenne. Qu’il aurait le temps d’accomplir quelques-unes de ses promesses avant que les Républicains ne reprennent le contrôle de la chambre des représentants. En somme, qu’il établirait un socialisme de transition au moins pour son premier mandat afin de remettre la classe moyenne sur les rails. C’était bien mal connaître l’arène politique des États-Unis.

Comme toute bonne québécoise, j’ai le cœur à gauche et le portefeuille à droite. Je bénéficie d’un système de santé gratuit, d’allocations et de subventions diverses, mais je ne crois pas, contrairement à quelques-uns de mes amis Belges, que le chômage à vie soit une solution souhaitable tant pour le gouvernement que le contribuable. Je pense que tout le monde devrait subvenir à ses besoins et contribuer à financer le système à la hauteur de sa capacité. Je pense aussi que tous devraient payer leurs dettes, épargner et être aussi autonomes que possible. Je paie mes impôts, je n’ai pas de voiture, pas beaucoup de dettes, je magasine rarement, je vais peu au restaurant et je suis locataire. Mon budget balance, mais comme beaucoup de trentenaires de ma génération, je viens d’atteindre l’autonomie financière, ce qui me laisse peu d’années pour devenir propriétaire et amasser une retraite convenable. Je suis à gauche, oui, mais je sais que le système ne pourra pas me soutenir indéfiniment. Que je dois faire ma part. Oserais-je me qualifier de lucide, et, en même temps, me positionner du côté de Bernie Sanders et lancer un appel à la mesure ?

J’aimerais penser que la lucidité est de mise partout en Amérique mais elle est encore loin d’être en vogue. Elle demande trop de sobriété. Malgré la crise, il y a toujours une ligne chez Future Shop pour se procurer des écrans plats, iPhone et autres bidules au boxing day. Nourris à l’illusion du bonheur, alimentés à outrance, dopés à la consommation, saoulés par la publicité et les médias de mauvaise foi, nous voulons tous notre petite part de cette marchandise. Ce qui m’amène à la supposition suivante : l’américain moyen (et j’inclus le québécois moyen là-dedans) ne veut pas vraiment régler définitivement ses problèmes d’argent en adoptant un budget équilibré, il espère simplement que la sobriété sera passagère. Voilà pourquoi il se risque actuellement à laisser les riches mener le jeu comme ils l’ont toujours fait, en espérant que bientôt il ait à son tour l’opportunité de s’enrichir. C’est un pari très risqué, à mon sens.

Si vous avez, comme moi, regardé le spécial de Noël d’Oprah, vous avez constaté que la dame la plus influente des États-Unis a transformé son émission en infopub sous prétexte d’offrir à son auditoire des écrans plats, des abonnements à Netflix et des pulls en cachemire. Si vous avez été scandalisés comme moi par cet étalage de biens offerts à des ménagères en délire, vous allez sans doute apprécier le message vidéo que lui a adressé Bill Maher sur Internet.

(Ici j’avais insérée une vidéo qui a été depuis retirée.)

Je pense que Bill Maher a touché le point essentiel du mal qui ronge l’Amérique. Qu’on l’appelle greed, avarice, cupidité ou gourmandise, ce vice touche autant les riches que les pauvres, la gauche que la droite, les Démocrates que les Républicains. C’est l’amour de l’argent, ou de ce qu’on achète avec. Dans le film d’Erich Von Stroheim, McTeague le dépensier et sa femme économe s’entre-déchirent pour une somme gagnée à la loterie qu’elle tente de préserver alors que la misère vient à bout de leur amour; obsédé par l’argent qu’il veut à tout prix récupérer, McTeague devient à son tour un rapace et un criminel. Un Barack Obama complice de la cupidité républicaine, une clase moyenne qui cède aux caprices des riches pour obtenir quelques miettes de cette richesse, un peuple sans espoir qui s’arrache quelques bidules, voilà ce que nous en sommes venus à tolérer pour avoir notre part du butin.

Sur ce, je vous souhaite une année prospère.


Le village de Vincent

Dans ma petite ville y sont pu rien que trois mille
Pis la rue principale est devenue ben tranquille
L’épicerie est partie le cinéma aussi
Et le motel est démoli
Quand j’y retourne ça me fait assez mal!
Y’est tombé une bombe sur la rue principale
Depuis qu’y ont construit le centre d’achat!

La rue Laurier est et ses environs est l’un des derniers villages du Québec. C’est l’un des seuls coins de la belle province où l’on trouve encore majoritairement des petits commerçants qui offrent des services de proximité : cordonnier, nettoyeur, esthéticienne, chocolatier, boulanger, épicier. Bien sûr, la rue Laurier a aussi son Jean-Coutu et son Métro. Mais ces grosses bannières sont locales, et après tout, elles comblent elles aussi des besoins quotidiens. À l’inverse, la rue Mont-Royal, la voisine de Laurier, a perdu sa vocation de rue principale. Elle a été envahie par des chaînes comme Yellow, Tim Horton, Starbucks, Tristan, l’Aubainerie, Subway, Ardene, amenant avec eux une pléthore de petits commerçants qui se développent en se nourrissant des restes des gros joueurs. Une multitude d’enseignes de sushis, sandwichs et accessoires made in china venus profiter du miracle économique qu’est devenue la rue des Gérald Godin, Michel Tremblay et Gaston Miron.

On pourrait croire que les régions s’en tirent à meilleur compte. C’est pire. Je pense à la rue St-Dominique à Jonquière ou au petit centre-ville d’Arvida où, quand j’étais petite, il y avait encore une SAQ et un grand magasin de détail. Partout au Saguenay, on a ouvert de gros centres qui ne sont accessibles qu’en voiture, avec pharmacie et épicerie, sans parler des magasins Wal-Mart de Jonquière et Chicoutimi qui ont signé l’arrêt de mort de plusieurs petites librairies, pharmacies, magasins de sports. Pour chaque commerçant dont la tête est tombée, on a créé un employé payé au salaire minimum, non-syndiqué, et sans pouvoir décisionnel dans l’entreprise. Mais ce qui compte pour la plupart des ménages, c’est de pouvoir acheter plus et à meilleur prix. Alors on se console de l’appauvrissement de la culture locale en profitant des offres imbattables du gros joueur de l’économie.

La rue Laurier a gardé ce petit quelque chose d’unique. On fait tout à pied. On connaît le boucher qui fait notre sandwich, on dit bonjour à notre coiffeuse en sortant faire les courses. On croise des amis sur la rue. On jase avec Carole et Claude du café Les Entretiens et on salue Ylva, la fée des lampes, à travers sa vitrine. Mais on remarque avec inquiétude que seuls les retraités et les Européens peuvent maintenant s’offrir le luxe d’acheter sur Laurier. Un matin, on apprend que Vincent SousMarins va devenir un gros projet de condo, possiblement avec un Starbucks au rez-de-chaussée, pour combler la demande des fortunés qui s’intéressent maintenant au Plateau. Alors on se rallie au groupe de citoyens qui travaille pour éviter la catastrophe. Faites comme moi, et devenez fan de la page PROJET GRANGE VINCENT sur Facebook, ou mieux, rendez vous à la réunion ce soir, mardi 9 février à 19h, en écrivant au projetgrangevincent@yahoo.ca.


Mes psychopathes préférés

L’année 2009 a été  celle des criminels à cravate. Si vous n’avez déjà lu l’excellent papier de Martin Croteau sur Cyberpresse (Le criminel en cravate a souvent un profil de psychopathe, 1er août 2009), courrez-y. De mon côté, j’ai aussi fréquenté de ces êtres manipulateurs et dénués d’empathie. Tous les psychopathes ne sont pas des criminels. Ils peuvent trouver des moyens tout à fait légaux pour servir leurs intérêts.

Vous avez peut-être appris à vos dépends que le monde actuel est un panier de crabes. Au nom du profit, pas mal de gens développent un mode de pensée en parallèle de leur système moral normal. Ils élaborent un langage propre au cadre de leurs fonctions, un langage dépersonnalisé qui convient aux situations dans lesquelles ils doivent se dissocier. Pas d’empathie, pas de remords. Mais beaucoup de vies détruites en toute légalité.

Juste pour le plaisir, j’ai mis en relief quelques-uns de mes psychopathes préférés. Au cinéma, s’entend.

Le charismatique

There Will Be Blood : Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) érige en absolu un principe simple : exploiter toutes les situations à son avantage. Tout ça avec un objectif bien précis, la croissance de son entreprise pétrolière. Le personnage a un certain charisme, mais il a surtout un plan, qui appliqué méthodiquement, abat devant lui tous les obstacles. Y compris les gens qui osent se placer au travers de son chemin. Son tic de psychopathe, c’est de marteler des phrases bien faites qui trahissent la nature automatisée, normalisée de sa pensée : « You’re a bastard in a basket ».

Le dissocié

Up in the Air. Ryan Bingham (George Clooney) a lui aussi un objectif. Atteindre 10 millions de milles de récompense en points de fidélité à des lignes aériennes. Il a trouvé une job ingrate qui sert son but, licencier des travailleurs partout aux États-Unis. Juste avant que Jason Reitman ne commence à tourner le film, la crise a éclaté. Il a donc modifié le scénario pour que son psychopathe soit confronté à la détresse sociale. Le film a pris un autre sens, il prend en compte l’aspect humain des congédiements. N’empêche, Ryan a développé tous les traits du psychopathe. Il est complètement dépersonnalisé, sa maison est vide de souvenirs, de photos ou de traits personnels, son habillement ne reflète rien sinon sa vie de pousse-crayon, son langage ne comporte aucune référence  émotionnelle. Son truc, c’est d’arriver à convaincre les gens qu’il congédie qu’il leur fait un cadeau et leur ouvre des portes. Son tic de psychopathe, c’est d’avoir développé un langage par lequel il arrive à se persuader de poser un geste généreux, alors qu’il fait précisément le contraire

La manipulatrice

It’s a free world. C’est peut-être parce qu’Angie est mère qu’on ne la classe pas tout de suite parmi les autres psychopathes. Techniquement, elle fait comme nous tous : après la perte de son emploi dans une agence de recrutement, elle se réinvente en s’ajustant à la sauvagerie du système néolibéral. Le problème, c’est qu’elle y adhère complètement en balayant la légalité du revers de la main sous prétexte que le système ne lui a pas fait de cadeau. À partir de là, elle monte son agence de recrutement, ce qui consiste à embaucher des légions de sans-papiers en se prenant une grosse commission et à acheminer ces esclaves vers des usines qui les exploitent. Son tic de psychopathe, c’est d’évoquer son propre droit au bonheur en arrachant le pain de la bouche des êtres les plus vulnérables de la société.

Voilà ce que j’ai vu de plus véridique sur le monde dans lequel nous vivons. Et malheureusement, tous les psychopathes n’ont pas la contenance de ceux que Paul Thomas Anderson, Jason Reitman et Ken Loach nous ont tricotés. Il y en a de plus ternes qui fonctionnent encore mieux. Le monde dans lequel nous évoluons est devenu le terrain de jeu de ces personnages à la carapace épaisse qui mettent leur talent au service de la tyrannie. La seule source de consolation pour le crabe à carapace molle que je suis, c’est d’aller entendre au cinéma ce que le réel n’offre pas : une histoire dans laquelle la misère sociale a une raison et une explication.