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Hochelaga, mon milieu de vie

C’est cette semaine que ce sont tenues les assises sur la gentrification à Hochelaga, au lendemain d’un festival contre la gentrification qui s’est tenu au Parc Hochelaga. Comme j’habite à un jet de pierre de l’endroit, j’ai exprimé mes craintes aux organisateurs de l’événement. Mais ceux-ci ont soutenu leur point de vue de façon juste et sans mépris, donc j’ai compris qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Par contre, le niveau d’échange sur les réseaux sociaux était préoccupant. Les  résidents vilipendaient les représentants mouvement anti-gentrification à coup d’ironie, de sarcasme et d’attaques personnelles. En gros, on leur reprochait d’être les représentants et les défenseurs de la misère sociale, alors que ceux-ci se démènent pour maintenir un niveau de vie acceptable chez les plus pauvres (en se battant pour maintenir les logements abordables et une offre commerciale économique, entre autres).

Je fais partie du clan des méchants, les jeunes familles propriétaires de condos récemment débarqués dans le quartier. Je suis une citoyenne engagée, le genre qui signale aux élus tout ce qui ne va pas, qui s’informe, qui discute. J’ai grogné sur les écoles, la gestion des matières résiduelles, l’aménagement, la circulation. Je ne lâche jamais le morceau. Sans être touchée par les problèmes de logement, je comprends donc ceux qui interpellent sans relâche les politiciens pour qu’ils interviennent afin de calmer la spéculation immobilière. Mais je dois l’avouer, ma fibre socialiste en mange un coup quand on me met dans le clan des propriétaires, capitalistes et fortunés, moi qui, il n’y a pas si longtemps, vivais dans la précarité. Moi qui ai été locataire jusqu’à 34 ans. Moi qui suis venue ici, comme pas mal d’autres, pour acheter à un prix raisonnable avec mon salaire de classe moyenne.

Les services publics ne sont pas à la hauteur à Hochelaga. Les rues sont mal entretenues, pleines de trous. Les parcs sont sales, les poubelles sont pleines. Trois écoles sont fermées à cause des moisissures. On meurt plus jeune dans l’est de Montréal qu’ailleurs sur l’île, parce que les soins de santé y sont presque inexistants. Depuis un an, j’essaie de modérer la circulation dans la ruelle commerciale qui jouxte mon condo, mais aucun règlement d’arrondissement ne me facilite la tâche, plutôt le contraire. La vocation commerciale de ma ruelle la condamne à rester une voie de transit pour les autos, et il n’y a rien de plus sacré que le commerce pour notre maire. Dans ce sens là, Hochelaga reste et demeure un genre de far west où tout est permis. L’alcool coule à flot, tu peux acheter de la drogue tout le temps, et ne va pas te plaindre qu’il y a trop d’autos dans ta ruelle. La mairie ne veut surtout pas nuire au commerce, et favorise le commerçant au détriment du résident. C’est très frustrant.

Mais moi, c’est ici que j’ai choisi de vivre. Pour avoir les moyens de vivre, justement. Pour être à vingt minutes à pied de mon travail, de façon à passer plus de temps avec ma famille. Parce qu’il y a des commerces de proximité, parce qu’il y a des parcs. Parce que je ne me reconnais dans cet endroit qui n’est certes pas parfait, mais qui m’a donné la chance de sortir de la précarité et d’avoir enfin un petit quelque chose à moi: un milieu de vie. Parce que, en allant déposer ma fille à l’autobus tous les matins, je croise d’autres parents, d’autres travailleurs, des gens qui font maintenant partie de mon quotidien, de celui de mes enfants. Notre école sera prête le 21 juin, je discute avec le conseiller d’arrondissement pour apaiser la circulation sur ma rue, j’ai bon espoir que les choses s’améliorent. Hochelaga, c’est mon milieu de vie, parce que c’est ici que je suis devenue citoyenne. J’estime que revendiquer et exiger que les choses changent dans un certain milieu de vie permet de se l’approprier. C’est le degré zéro de la vie citoyenne. En ce sens, j’ai une certaine empathie pour les tenants du mouvement anti-gentrification, même si je fais partie du problème.


Je n’aime pas les objets : vers le zéro déchet

Je n’aime pas les objets. Ils me dérangent, encombrent mon espace. Il faut les magasiner, les entretenir, leur faire une place dans son logis, puis, éventuellement, les jeter. De plus en plus, on saute les deux étapes intermédiaires; on achète, on consomme, on jette. Ma journée finit toujours de la même façon; laver la vaisselle, ranger, jeter. Avec les vêtements, les jouets, les livres, tous les trois ou six mois, le même exercice; classer, ranger, réparer, jeter. En ce début d’année, j’ai dit, c’est assez. Je veux une vie plus simple, moins frustrante. Je veux acheter moins, quitte à réparer plus, et jeter moins.

En quelques jours, nous sommes devenus une famille zéro déchet. Il faut dire que j’ai quelques pré-requis. Je ne me maquille presque pas. Je m’habille presque entièrement dans les friperies. J’achète mes produits nettoyants en vrac depuis longtemps, en me contentant de quelques articles indispensables; savon à lessive, vinaigre, bicarbonate de soude. J’utilise des mouchoirs en tissus. Dans mon quartier, on fait le ramassage du compost à domicile. L’Armée du salut récolte tous les objets dont nous ne voulons plus. Mon seul défi, pour le moment, c’est l’achat de nourriture en vrac, puisque ma poubelle se remplit presque exclusivement d’emballages alimentaires.

28 janvier, on se lance ! Les sacs en tissus et tupperware nous accompagnent au Marché Maisonneuve. Sur les conseils d’un habitué du zéro déchet, nous avons commandé notre viande au boucher, nos fromages aux fromager, notre pain dans un sac en tissu au Première Moisson, et nous nous sommes débrouillés pour choisir parmi les fruits et légumes non emballés au Jardin Dauphinais. Les commerçants ne sont pas embêtés le moins du monde, ils nous témoignent même une certaine admiration. À deux reprises, nous avons entendu des murmures d’approbation d’autres clients près de nous.

Cette semaine-là, j’ai écoulé mes stocks d’aliments emballés, j’ai donc produit mon 10 litres de déchets habituels. Mais la semaine suivante, mes déchets avaient baissé à 3-4 litres, je n’avais donc pas besoin de sortir les poubelles. J’en ai profité pour changer ma poubelle de cuisine pour un contenant de 5 litres.

Le 4 février, j’avais un anniversaire avec bar à bonbons à organiser, direction Bulk Barn. Bonbons, céréales, biscuits, raisins secs, bretzels. Les pâtes sont d’une qualité douteuse, je me résigne dont à maintenir mon habitude d’acheter des Catelli et recycler la boîte. Ensuite, Marché Jean-Talon pour les fruits et légumes ainsi que les œufs. En achetant mes patates, j’apprends que le garçon qui me les vend les cultive lui-même à Saint-Rémi. À la Fromagerie Hamel, les enfants s’en donnent à cœur joie en choisissant et dégustant les fromages que nous achèteront. Je viens de trouver un ingrédient essentiel au succès de ma démarche: le plaisir de faire les courses au marché. La richesse de l’expérience que constitue l’achat local compense largement la satisfaction que nous avions à faire le plein d’aliments chez Costco.

Le 7 février, notre petit sac contient à peine 1 litre de de déchets. Nous progressons. L’anniversaire de ma fille se déroule sans encombre et les parents de ses copines jouent le jeu en nous offrant des cadeaux écolos, pas emballés ou usagés, chacun à la mesure de sa capacité. Je l’apprécie.

Le 12 février, nous faisons un pas de plus et misons sur nous commerces de proximité. Produits nettoyants au Terre à soi, pain et fromage au ArHoma, boucherie Beau-Bien, saucisses chez William Walter et fruits et légumes au Fruits du jour. Nous sommes quelques peu déçus par l’offre en légumes non-emballés à cette dernière adresse. À part les navets, oignons et patates douces, nous n’aurons pas grand-chose à nous mettre sous la dent. Par contre nous avons des fruits à profusion dans nos sacs de tissus: pommes, poires, pêches et bananes. À ma grande surprise, la biscuiterie Oscar n’offre pas un grand choix de bonbons en vrac; mais on y trouve des fruits séchés, des biscuits en vrac et des Jelly Bean au poids. Et le service est excellent.

19 février: en lisant David Servan-Shreiber, je réalise que la pollution due à la consommation de viande est plus élevée que celle attribuable aux déchets domestiques. Si je veux faire une différence, je devrai donc aussi me résigner à diminuer ma consommation de viande. Je visite Vrac et bocaux pour y prendre farine, cacao, œufs, fromage, saucisson et quelques fruits et légumes locaux, mais l’expression faire le plein de s’applique pas ici. Bien qu’on y trouve un peu de tout, cette boutique est loin de chez moi et son offre est trop incomplète pour que ça vaille la peine de m’y rendre. Je devrai trouver une solution de rechange pour les aliments secs, quitte à me rendre une fois par mois chez Bulk Barn pour remplir mes armoires.

Oui, je suis fière de ces changements. Oui, ça me complique la vie, et ça implique entre autres de réfléchir avant d’acheter, de s’organiser avant d’aller faire les courses, et de renoncer à certains achats une fois sur place. Ça tue la spontanéité des commandes de pizza ou des sacs de chips du samedi après-midi. Mais je suis capable de m’en passer (mon chum trouve ça plus dur). Par contre, ça force l’inventivité. Hier, j’ai fait des chips de pelures de pommes de terre avec les épluchures qui, autrement, se seraient retrouvé au compost. La nécessité est mère de l’invention.


Je ne suis pas une bourgeoise

« On est tous le bourgeois de quelqu’un »

« Je trouve ça malaisant (sic) de voir quelqu’une qui se plaint que son quartier s’est embourgeoisé quand elle s’en va faire la même chose dans Hochelag.»

« Pour nous, c’est vous la bourgeoise »

Depuis la publication de mon billet sur l’embourgeoisement de Rosemont il y a un mois, j’ai reçu un nombre record de visites sur ma page et aussi un nombre important de critiques venant de gens qui voient d’un mauvais œil l’installation de nouveaux acheteurs dans Hochelaga. Peu après la publication de mon billet, des actes de vandalismes à la place Valois sont venus renforcer l’impression que les inégalités sociales attisent la colère de certains résidents du quartier.

Parlons d’abord de la conclusion de mon billet, celui qui m’a valu tant de critiques. « …la réputation de HoMa s’améliore, la gentrification ne l’a pas encore atteint. » Quelques jours avant d’écrire ce billet, j’avais écouté une entrevue avec l’urbaniste Paul Lewis à Samedi et rien d’autre sur les ondes de Radio-Canada. Selon ce spécialiste, qui avait acheté une maison à Hochelaga-Maisonneuve dans les années 80 en se faisant promettre que le quartier était le prochain Plateau, il avait observé une lente modification du quartier au lieu du boum immobilier espéré. Il observait à présent une faune différente, composée de familles de classe moyenne, d’étudiants et de jeunes professionnels qui s’y installaient. J’ai moi-même fréquenté la promenade Ontario et constaté qu’elle est animée par une énergie différente que la promenade Masson. Masson s’embourgeoise, littéralement. Le hipster est roi à Rosemont. Peut-on dire qu’Hochelaga est bourgeoise simplement parce que la population change ? L’origine de l’anglicisme gentrification, gentry, fait référence à la petite noblesse. La gentrification est ce qui se produit lorsqu’une classe sociale mieux nantie qui s’approprie un quartier, ce qui n’est pas tout à fait le cas dans HoMa. Quand la classe moyenne investit un quartier défavorisé, elle fréquente les services de proximité, le dépanneur, l’épicerie, la quincaillerie, le Jean Coutu, le café, sans pour le moins réclamer des épiceries fines et des bars branchés. C’est une mixité qui profite aux commerçants du coin sans nuire aux moins gâtés.

Par ailleurs, je ne suis pas une bourgeoise. Avez-vous lu le titre mon billet ? J’appartiens à classe moyenne et j’en suis fière, d’autant plus que je me bas depuis 10 ans pour me hisser au-dessus du seuil de la pauvreté. Je comprends les locataires d’Hochelaga qui ont  mal au cœur de voir le prix des logements augmenter lorsqu’ils sont limités dans leur budget. Mais la famille de classe moyenne capable de se payer un condo, une fois son hypothèque payée, vivra avec les mêmes restrictions budgétaires que le ménage à faible revenu.

Voilà pourquoi je continue de dire haut et fort que je ne suis pas une bourgeoise.


Où va la classe moyenne ?

Rosemont

Quand j’ai quitté le Plateau pour m’établir près de la promenade Masson il y a deux ans, le quartier offrait énormément d’avantages à ma famille à revenu modeste : un logement de 7 pièces, une cour, tous les services de proximité et un voisinage sympathique. Vu le loyer raisonnable, j’ai aussi eu droit à un appartement décati, beaucoup de saleté accumulée, de la vermine et des moisissures. Mais c’était peu considérant tous les bénéfices que je gagnais au change, et une fois l’appartement dûment retapé,  j’ai pu apprécier, en compagnie de ma fille et mon mari, les mille et uns bonheurs qu’offraient la ruelle, les parcs, les piscines, la garderie à un jet de pierre, tout ça à quelques minutes du centre-ville.

Une fois passé le cap du revenu moyen et prête à devenir propriétaire, j’ai constaté avec stupeur que les prix avaient augmenté à un point tel que mon ménage ne pouvait plus se permettre le quartier. Nous avons spontanément mis le cap sur Hochelaga, un coin plus abordable qui, à proximité de la rue Ontario, offre les mêmes avantages que Rosemont. Déménagement prévu dans six semaines. Je pleure le nid d’amour que j’ai construit dans cet agréable voisinage. Un peu amère, je me plais à dédaigner le quartier qui ne veut plus de moi. Il est sale, bondé et les voitures s’y entassent. Les taxes explosent. Les bars grouillent de bobos.

Où va la classe moyenne ? Un fossé se creuse dans Rosemont. D’un côté, les familles à faible revenus qui restent locataires, de l’autre, les bourgeois qui s’installent dans des condos ou des maisons retapées à grand frais. Je crains que Rosemont devienne ce qu’était le plateau quand je l’ai quitté en 2011 : un quartier de retraités et de professionnels branchés qui essaient tant bien que mal de cohabiter avec les tatoués du coin.

Alors, en route vers le nouvel Eldorado, HoMa, qu’on annonce depuis près de trente ans comme le prochain quartier d’avenir. Si sa réputation s’améliore, la gentrification ne l’a heureusement pas encore atteint. Qu’elle prenne son temps.


Nous les princesses

Il y a eu, en 2011, une très belle campagne de publicité pour le parfum Angel de Thierry Mugler, où Eva Mendez entonne The windmills of your mind. Je pense sincèrement que les concepteurs de ce spot publicitaire savent pertinemment que la chanson de Michel Legrand, même traduite, interpelle toutes les petites filles qui ont regardé Peau d’âne étant petites, et qui, devenues adolescentes, ont pleuré avec Catherine Deneuve sur le quai de la gare de Cherbourg.

Je suis de celles qui ne jurent que par les films chantés où tout est chorégraphié, assorti, composé et calculé dans les moindres détails. Je suis de celles qui croient que la rencontre entre Jacques Demy et de Michel Legrand est la plus belle rencontre du siècle. Je suis de celles qui chantent la chanson du cake d’amour lorsqu’elles font un gâteau, et qui attendent leur prince une fois le gâteau terminé.

Le jour où j’ai rencontré l’homme de ma vie, j’avais fait connaissance, le matin même,  avec Delphine, Solange, Maxence, Yvonne, Andrew Miller et Monsieur Dame, les personnages des Demoiselles de Rochefort. Après coup, j’ai eu l’impression que le film faisait écho à l’épilogue heureux de mon existence, puisque comme tous les personnages du film, j’avais trouvé l’amour.

Mais il faut savoir que le cinéma de Jacques Demy n’est pas qu’un assortiment de bonbons dont la saveur passe aussitôt le sucre évanoui. Chez Demy, tout est plus juste et nuancé qu’il n’y paraît. Les demoiselles de Rochefort, c’est aussi l’histoire d’artistes qui attrapent ou ratent certains rendez-vous de la vie, à commencer par Yvonne, qui a perdu l’amour deux fois et passé sa vie à faire des frites pour faire de ses filles des érudites : Solange, qui vit de leçons de solfège, et Delphine, qui enseigne la danse. Il y a aussi Andrew Miller, le musicien qui a réussi, sans trouver l’amour; et son pendant, Monsieur Dame, musicien converti en vendeur de pianos, qui a connu l’amour et l’a perdu. Finalement, il y a Maxence, qui a peint la femme idéale et qui la cherche encore. Or le récit se conclut sur la rencontre entre Andrew Miller et Solange, les retrouvailles entre Yvonne et Monsieur Dame, mais reste flou sur ce qu’il advient de Maxence et Delphine. On voit seulement Maxence monter dans le camion où Delphine est entrée quelques instants avant. Demy réserve à Maxence et Delphine le destin le plus magnifique, la recherche de l’idéal, et la découverte, sinon de l’autre, de leur véritable destin. Pourquoi, alors, les condamner simplement à un amour éternel, ou le leur refuser ? Le film s’achève donc sur cette rencontre suggérée, mais non réalisée.

Les films de Jacques Demy sont des histoires qui se racontent bien aux petites filles, mais qui ne déçoivent pas les grandes. Malheureusement, la musique de Michel Legrand sert aussi à vendre du parfum….et nous, les princesses habituées de croire que cette musique les guidera dans un monde beau, vrai, et élaboré avec intelligence, tombons joyeusement dans le panneau.


Le jour de la marmotte et le calendrier païen

Le jour de la marmotte est l’histoire d’un homme condamné à revivre la même journée à l’infini. Phil Connors (Bill Murray) se réveille perpétuellement à Punxsutawney le 2 février, et une fois passés la surprise et le dégoût d’être ainsi piégé par le sort, se donne comme mission de réinventer les différents événements de cet espace-temps pour échapper à un éternel et frustrant retour au même point. Sur le plan scénaristique, l’idée relève du pur génie. Mais au-delà de la savoureuse comédie qui résulte de cette prémisse kafkaïenne, le film illustre à merveille la vacuité du calendrier que nos institutions païennes et mercantiles ont institué.

Les lectures philosophiques (l’éternel retour) et religieuses (le karma) du film abondent; mais une lecture anthropologique de l’œuvre pourrait, entre autres choses, apporter un éclairage nouveau sur le débat sur la « madamisation des médias » déclenché par l’article de Stéphane Baillargeon. Constatation préliminaire : notre calendrier n’est plus composé de rites mythiques ou religieux, mais d’événements, qui, bien que connotant des événements d’un ordre sacré, n’en sont plus que la relique. Soulignons d’emblée que le jour de la marmotte n’est ni une fête, ni un rituel, même pas un rite. C’est un événement comme il y en a tant dans le calendrier, une date à laquelle un rituel machinal vient combler un vide dans l’actualité. Il en va de même pour Noël, Pâques, Thanksgiving, et Halloween, qui sont désormais célébrées sans que la véritable signification de ces cultes nous effleure. Mais comme ces fêtes évoquent un passé pas si lointain où le calendrier avait une signification, plusieurs demeurent bercés par l’illusion que l’on fête Noël ou Pâques par respect pour notre passé religieux; qu’Halloween est la fête des morts et non celle des bonbons; que Thanksgiving marque la fin des moissons et pas la simple envie de manger à s’en faire péter le ventre. Remercions donc les scénaristes de Groundhog day d’avoir mis en scène un événement dont peu connaissent la signification folklorique et qui sert si bien l’argument que je veux défendre ici: le calendrier des fêtes tel que nous le connaissons est dénué de signification rituelle, religieuse et sociale; par conséquent, au contact d’une conception aussi défaillante du temps humain, notre réalité s’appauvrit considérablement.

Le nouvel homme qu’est Phil Connors, blasé et imbu de lui-même, je l’ai croisé partout dans ma courte carrière dans le monde des médias. Il s’abreuve à la source de l’événement, inonde sa tribune de banalités pour soi-disant le réinventer, et se retire rapidement pour travailler au sujet du lendemain. Le média est l’émissaire de l’événement, se défend-il lorsqu’on lui reproche d’être superficiel. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’un tel ordre des choses, qui met l’individu en relief sur un fond relativement stable et insignifiant, est beaucoup plus rassurant pour son ego qu’un ordre divin ou historique qui menacerait sa toute-puissance de mâle quadragénaire que rien ni personne ne remet en question. Je pourrais aussi parler, puisque c’est la tendance ces jours-ci, de la madame d’Outremont ou de St-Lambert à qui, paraît-il, le média québécois s’adresse. Ceux qui auront vu dans cette affaire une guerre des sexes se leurrent lourdement, car peu importe que le media tente de séduire un homme ou une femme : le drame, c’est qu’un calendrier taillé à la mesure de l’individu se révèle extrêmement pauvre en expérience. Tout s’y confond, de la simple préoccupation pécuniaire (le temps des REER) aux restes de catholicisme (Sainte-Catherine et autres dimanches des rameaux), en accordant la plus large place à l’actualité (la rentrée, la campagne électorale, la saison des ouragans). Tout actualiser, c’est le mot d’ordre, pour tout mettre à la hauteur du ici et du maintenant. Au détriment d’une expérience (appelez la religieuse, mythique ou historique) qui s’inscrirait dans la durée. Robert Lepage a développé cet antagonisme fraternel entre deux personnages dans La face cachée de la Lune; l’un fasciné par le cosmos et son influence sur les destinées humaines, l’autre (un annonceur de météo, justement) platement convaincu que la terre vue du ciel ressemble à l’écran radar d’un bulletin météo.

Je disais donc que le protagoniste du Jour de la marmotte, émissaire de l’événement, est en continuelle fuite par en avant, pressé de passer à l’événement du lendemain. Mais voilà, le sort s’acharne sur lui et le condamne à revivre la journée la plus fade du calendrier. Le film relate donc la bataille qu’il livre pour s’extraire de son individualisme et donner à l’événement la dimension vécue qui lui conférerait une valeur. En fait, le personnage tente d’abord de tirer parti de sa position pour s’enrichir, puis pour séduire sa collègue de travail, sur le mode du jeu et de la simulation; finalement, il s’applique à tirer le maximum de cette journée en se liant à tout un chacun, portant secours à l’un, offrant son amitié à l’autre, tirant des leçons de tous ceux qu’il rencontre, sur le mode de l’être. Présenté de prime abord comme l’événement le plus banal et mécanique de l’existence de Phil, le jour de la marmotte se révélera progressivement comme un trésor d’expériences vécues. Et tout ça, sans jamais évoquer un dieu ou d’une puissance maléfique qui manipulerait le héros; soulignons cependant que le mot religion provient du latin religare, qui signifie relier. C’est donc en entrant en relation que le protagoniste retrouve le sens de la célébration. Car son problème avec le calendrier ne vient pas du fait qu’il est athée, ni même agnostique. Il provient de sa perception appauvrie du calendrier qu’il lui fait perdre de vue la richesse du réel.

À la lumière de ces remarques, il apparaît que le remède à la vacuité de notre calendrier ne serait non pas de le renier, mais de réconcilier avec la complexité de l’expérience. C’est la solution suggérée par la pièce de Robert Lepage, qui se conclut par un rapprochement entre les deux frères antagoniques. Du latin relegere : recueillir, rassembler.

Références :

Giorgio Agamben, Enfance et histoire : Dépérissement de l’expérience et origine de l’histoire, Paris, Éd. Payot, 1989.

Stéphane Baillargeon, Médias – La madamisation, Le Devoir, 21 mars 2011.

Un jour sans fin, Wikipédia.


L’hiver est out

Hiberner : Passer l’hiver dans un état d’engourdissement. (Le Petit Robert)

Il y a un cumul de facteurs qui m’ont induite à détester l’hiver et à devenir ce que je suis, une petite bête grelottante qui s’enterre début décembre pour ne ressortir vraiment qu’en avril. D’abord, cette jambe cassée en ski alpin le 24 décembre 1988. Cet hiver-là demeure une exception dans mon enfance, puisque par la suite je me suis remise à pratiquer le ski de fond, la raquette, le patin et le traîneau jusqu’au milieu de l’adolescence. De toute façon, au Saguenay, l’hiver est si long et la nature si belle que se priver de sport d’hiver revient à ne rien faire du tout. C’est quand je suis venue vivre à Montréal, début 1995, que les choses se sont corsées. À part quelques excursions hivernales dans les Laurentides, j’ai cessé de pratiquer les sports d’hiver. Par contre, entre seize et trente ans, ma vie sociale exigeant d’innombrables heures à marcher dans les rues enneigées de Montréal, je n’ai pu me soustraire à ma condition d’animal hivernal.

Mais voilà, il y a eu un autre accident, fin 2008, lors de l’une de mes excursions saguenéennes avec mon fiancé. Je m’étais mise en tête de lui apprendre le ski de fond, et au bas d’une pente, il s’est écrasé de tout son poids sur son épaule gauche (ne laisse jamais tes skis s’emmêler, ça cause des fractures, lui avais-je dit) et l’a disloquée. Nous avons attendu les secours en grelottant, et au terme du sauvetage mouvementé en motoneige, j’étais convaincue que l’hiver était quelque chose de profondément dangereux. Depuis, j’ai cessé de faire du ski.

L’hiver 2009-2010 a été très tranquille et en ce début 2011, je me contente de couver ma chère progéniture en allant me dégourdir à la piscine lorsque j’ai des fourmis dans les jambes. J’éprouve quand même un certain regret de ne pas pouvoir, comme l’exigerait en temps normal mon emploi, me rendre en Gaspésie pour la Grande Traversée en ski de fond qui se tiendra en février. Enfin, espérons que ce n’est que partie remise.

Bref, depuis deux ans, l’hiver a cessé d’exister pour moi. Je me terre dans mon appartement en ne sortant que pour le strict nécessaire, repoussant toute excursion à la mi-avril, y compris celles qui impliquent de traverser le Parc des Laurentides, réputé infranchissable au moins jusqu’à Pâques – et encore.

Je ne suis pas la seule à nier l’existence de la saison froide. J’ai remarqué que même dans les séries québécoises, c’est plus souvent l’été – ou un entre-saison où l’on porte un manteau de cuir et une simple casquette – que l’hiver qui gèle les oreilles et les doigts, et qui force à porter un épais manteau et à couvrir toutes les extrémités de laine, en rendant la féminité tout aussi visible que celle d’une Afghane sous une burqa.  Il faut dire que l’hiver est tout aussi efficace que la religion la plus orthodoxe quand il s’agit de masquer la féminité. Je doute que la télévision, si friande de femmes ravissantes plus ou moins dénudées, se résigne à montrer la réalité montréalaise, des silhouettes difficiles à distinguer sous le duvet, des visages enfouis dans la laine, des cheveux camouflés sous la tuque. C’est pourtant la réalité quatre à cinq mois par année. Sans compter que l’hiver, les filles prennent du poids. C’est la nature qui veut ça. C’est un autre tabou télévisuel : la caméra n’aime pas les rondeurs. D’ailleurs elle grossit déjà.

En publicité, également, on ne vend l’hiver que sous forme d’excursions exotiques à Tremblant ou Québec, en vantant les charmes de la campagne. Pour les citadins, on se contente de chanter les charmes du Boxing day ou de la St-Valentin. Pas de mention de l’hiver qui fait rage dehors, sinon pour nous rappeler que c’est le temps de poser nos pneus d’hiver ou que l’heure est au cocooning…

Dans les médias du monde, cette année, l’hiver a pris des allures de crise humanitaire. Chaque soir, le journal de France 2 sur TV5 s’étendait lourdement sur les ravages de l’hiver. Routes bloquées, canalisations gelées, livraisons retardées, l’Europe paralysée. À Charles de Gaule, Heathrow ou Bruxelles, les voyageurs entassés comme des naufragés. Une vraie catastrophe. C’est sans parler des dégâts subis par la Gaspésie, le Bas-du Fleuve et les provinces maritimes. Et que dire des tempêtes qui balaient les États-Unis. Du jamais vu. L’hiver n’a vraiment pas la cote par les temps qui courent.

Bref, l’hiver est complètement out. Pas sexy, pas télégénique, pas vendeur, il ralentit nos déplacements ou notre frénésie de consommer. S’il permet de produire des nouvelles en abondance, ce n’est qu’en semant la terreur et la désolation. Ce n’est pas en regardant autour de moi que je risque de me remettre à aimer l’hiver. Ce n’est pas, non plus, avec une charge de six livres sur le devant du corps et des pieds qui refusent obstinément de s’élever à plus de deux centimètres du sol que je risque d’apprécier les trottoirs couverts de glace et de neige, ou les sports qui exigent que l’on se tienne en équilibre sur des lames de bois ou de fer. Et pourtant, j’apprécie la lumière et l’air vivifiant de l’hiver. L’hiver n’est peut-être pas télégénique, mais il est photogénique, surtout en forêt. J’ai encore un dizaine de semaines pour l’apprivoiser. Parions que l’arrivée d’Alice (ma petite doit naître d’ici trois semaines) me permettra de considérer la question sous un jour nouveau.

À suivre…