Cinéma, Travail

Je souffre d’authenticité chronique

C’est un rêve que je fais souvent. La pièce est sur le point de commencer, je dois entrer en scène, mais je ne connais pas mes répliques, ni mes déplacements. Appelons celui de cette nuit un cauchemar. C’était une pièce surréaliste avec de nombreux changements de costumes. Je devais entre autres enfiler un costume d’ours polaire à tête géante. L’acteur qui d’habitude jouait l’ours polaire avait une voix masculine et puissante, je ne voyais pas comment l’égaler avec ma voix de soprano. Je devais aussi incarner une mère et une mariée. Mais je ne connaissais pas les répliques. De surcroît, j’avais à mémoriser un monologue chanté qui ressemblait à celui de Madame Emery à la bijouterie dans Les parapluies de Cherbourg. J’étais sur scène, et bien consciente de faire n’importe quoi, mais les scènes se succédaient et je devais poursuivre la représentation, sans connaître le prochain déplacement, la prochaine réplique.

Naturellement, ce rêve est la dramatisation d’un moment de ma vie. C’était en secondaire cinq à Paul-Gérin-Lajoie. Nous présentions Les Insolites de Jacques Languirand. Je campais le policier qui entre en scène à la toute fin de la pièce. Comme depuis le début de la session nous répétions toujours la pièce du début, nous n’arrivions jamais à la fin. Nous avions bien essayé de répéter un dimanche après-midi, mais j’avais préféré dormir. À répétition générale, j’ignore pourquoi, nous avions interrompu l’exercice avant mes répliques. Si bien que j’ai interprété le policier sans avoir répété le rôle. Même si je connaissais bien mon texte, je suis restée avec ce sentiment de n’avoir pas été à la hauteur. Et je ne suis jamais remontée sur scène pour conjurer le mauvais sort.

Circonstances obligent, je vis actuellement un rappel perpétuel de ma piètre finale comme comédienne. Avec les envois de CV, les questionnaires, les entrevues et les emplois improvisés qui jalonnent présentement mon existence, j’ai l’impression de jouer jour après jour une pièce dont je ne connais pas les répliques. Quand je suis soumise à une entrevue formelle dans laquelle on me bombarde de questions, je m’accuse de n’avoir pas prévu toutes les avenues que le dialogue prendrait, écrit toutes les répliques qu’on me demanderait de formuler. Quand, à l’inverse, je me retrouve dans un contexte plus informel, quand je réalise que j’aurais la place pour improviser le numéro de la parfaite employée, il s’avère bien sûr que je n’ai pas écrit ce numéro. Chaque lettre de présentation est une petite dramatisation, l’esquisse d’une scène, d’une situation. Chaque coup de fil devient une performance pour laquelle on doit choisir les bons mots. Chaque apparition est le résultat d’un judicieux choix de vêtements, de souliers et de circonstances. Chaque conversation est une traque du bon geste, du bon sourire. Et je ne me sens jamais prête, jamais adéquate.

Pour compliquer les choses, je souffre d’authenticité chronique. Je ne compte plus les fois où je me suis mise dans une situation périlleuse par franchise. Je ne sais pas mentir. Je ne sais pas me vendre. J’admets facilement mes défauts. Quand une faute me taraude, je me sens obligée de la confier au premier venu, comme pour faire mon mea culpa.

Or, les simulateurs sont les gagnants de notre époque. Ceux qui connaissent le moment où glisser la bonne formule pour séduire définitivement. Ceux qui, faute d’avoir les bonnes cartes dans leurs jeux, bluffent systématiquement. Ceux qui, sans avoir répété un rôle, l’endossent aisément sans souffrir du syndrome de l’imposteur.

Vous avez vu The Invention of Lying, le  film de Ricky Gervais ? L’histoire du gars qui vit dans un monde ou tous ne disent que la vérité, et qui découvre par accident qu’il peut mentir et conjurer le sort. Eh bien, c’est ce moment là que j’attends. Ce moment béni où les mots me viendront comme par magie. Je serai alors une formidable oratrice, une employée modèle. Je brûlerai les planches, mais je renoncerai à ma carrière d’actrice pour remplacer Pauline Marois à la tête du PQ et réaliser l’indépendance du Québec.

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Cinéma, Littérature

Ce qu’on possède et ce dont on rêve

Nabokov a longtemps été le seul auteur classé sous la lettre N dans ma bibliothèque. Il y a quelques années, les nombreux tomes qui composent le journal d’Anaïs Nin sont venus le rejoindre, suivis de Neruda et Nietzsche, complétés cette année par un titre essentiel de Frank Norris, McTeague (Les Rapaces en français). Paru en 1899, ce roman naturaliste, tout comme le film There will be blood que j’ai adoré,  est une allégorie archi réaliste de la société américaine; c’est une fable capitaliste qui parle d’individualisme, de lutte pour le bonheur, de cupidité. À travers l’histoire d’un couple, on observe la déchéance de la société moderne, la décrépitude que provoque le besoin de posséder.

Dès l’instant où Trina avait cédé et s’était laissé embrasser, elle lui était devenue moins précieuse. (…) Peut-être entrevoyait-il confusément qu’il ne pouvait en être autrement, que cela appartenait à l’ordre immuable des choses – l’homme ne désirant la femme que pour ce qu’elle lui refuse, la femme vénérant l’homme pour ce qu’elle lui abandonne. (Frank Norris, Les Rapaces, Paris, Phébus, 1990, p.77)

La suite de l’histoire renforce la thèse de l’auteur; Trina et Mac se marient, s’installent dans leur vie, et Trina, qui possède déjà une jolie fortune, l’économise et l’arrondit, tandis que McTeague rêve d’encaisser cette somme pour en jouir pleinement. Il rêve de dépenser, elle vénère chaque sou qu’elle économise. Plus il la supplie de céder quelques dollars, plus elle est avare de son argent, de sa beauté, de son temps. Une situation qui se dramatise jusqu’à l’effritement complet de leur amour.

La question de l’avoir est, d’après Frank Norris, inhérente aux genres; bien que je l’admette dans une certaine mesure, ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. Ce qui m’a frappé dans ce passage, c’est que c’est précisément la coexistence de ces deux pulsions inverses qui fait avancer. Aimer ce qu’on a, tendre à ce qu’on ne peut pas avoir. La littérature est remplie de ces personnages qui avancent, bercés par leurs illusions, sans la satisfaction quotidienne d’asseoir leurs espoirs sur du concret : Julien Sorel, Madame Bovary, Lucien de Rubempré, Anna Karénine. Des personnages qui connaissent une fin tragique, la plupart du temps. Mais qui continuent d’inspirer à travers les siècles. Parce qu’ils représentent l’essentiel, le désir, ce qui pousse en avant.

Les personnages contents et satisfaits de ce qu’ils ont ne peuplent pas les romans. Ce sont les bâtisseurs, les hommes d’affaires, mais aussi les salariés qui bouclent leur budget à chaque mois. Ils sont essentiels à la santé de la société. Ils peuplent les statistiques, donnent un outil de mesure aux gens qui cherchent le bonheur. Ils gagnent leur vie, avancent en âge et vivent en paix. Ils ne sont pas immortels, mais représentent le nécessaire, ce qui permet à la société de tenir, de durer.

Je me demande encore dans quelle catégorie je me place. J’ai indéniablement un pied dans le rêve. J’ai fait des études en arts. J’ai toujours mis la passion avant le besoin. Mais j’ai toujours une main qui s’agrippe fort au réel quand ma tête se perd en rêves et en illusions. Je ne suis pas heureuse sans idéal, sans espoir. Mais je ne peux pas supporter l’insécurité. En somme, je suis un peu McTeague, un peu Trina. Je profite de ce qu’on me cède, tout en continuant de rêver de la partie que je n’ai pas. Je pense que le contentement pur et simple, c’est la mort. La preuve, il n’y a pas de suicide dans un pays comme Haïti où la vie est un combat quotidien; mais il y en a énormément dans un pays nordique comme le nôtre où les gens sont bien nourris et relativement riches.

Mon pari est le suivant : on peut se procurer le nécessaire tout en gardant l’essentiel.

Je ne peux pas conclure sur McTeague sans parler du film qu’en a fait Erich Von Stroheim. Surtout compte tenu que cette adaptation s’est transformée en véritable allégorie des Rapaces.

En 1924, Stroheim a tourné Greed dans l’esprit de Frank Norris, avec de longs plans où la mise en scène organisait l’intrigue en maintenait le réalisme de l’action, souvent en décors et lumière naturelle. Il tenait à garder l’intégralité de l’intrigue de McTeague; son histoire comprenait toutes les péripéties et les intrigues secondaires du roman. La première version du film durait entre 10 et 12 heures. Stroheim procéda à une première coupe, en réduisant le film à six heures, suite à quoi il ne pouvait plus rien retrancher.

Pendant la postproduction, la Goldwyn Co. disparut dans la fusion qui donna naissance à la Metro Goldwyn Mayer. Goldwyn, qui avait démarré le projet, céda sa place à Louis B. Mayer. Sentant que son film allait passer par les ciseaux, Stroheim expédia son film à un ami qui le raccourcit encore de deux heures. Le film aurait alors pu être projeté en deux épisodes mais Mayer insista pour le raccourcir encore. Il en retira deux heures de plus et détruit le matériel restant. Von Stroheim ne se remit jamais de la disparition de son chef-d’œuvre.

On peut aujourd’hui se procurer une version DVD du film qui comprend des tableaux tirés des photos de tournages pour restituer les intrigues secondaires; on a aussi intégré les intertitres d’origine. Mais le director’s cut est perdu à jamais. Voilà un exemple extrême de ce qui se produit lorsqu’on laisse le nécessaire décider pour l’essentiel. Je trouve particulièrement cruel qu’un film d’une beauté inouïe qui se penchait justement sur la détérioration de la morale humaine pour cause de cupidité passe aux ciseaux à cause d’une rationalisation de l’industrie cinématographique.

Je vais continuer de désirer le chef d’œuvre que je ne verrai jamais, en me contentant de celui qui reste, comme un chien qui gruge un os. À suivre dans un prochain billet.

Cinéma

Bernard Émond et la résilience

L’année est à peine commencée et j’ai déjà élu mon film préféré de 2010. La Donation, un film lumineux, porteur d’espoir.

Jeanne Dion, le médecin de La Neuvaine, se rend en Abitibi pour remplacer Dr Rainville, le généraliste d’une petite commune du Nord. « Votre salaire sera petit, mais vous gagnerez en humanité. Vous apprendrez à aimez vos semblables, à soulager leurs misères. Vous prendrez le temps de faire des visites à domicile parce que vous aurez une petite clientèle.» C’est ce que dit, à peu de choses près, Dr Rainville à Jeanne.

Au terme d’une visite, Dr. Rainville arrête la voiture au milieu de nulle part. Devant une mine qu’on a dissimulée en la surmontant d’un bosquet, Jeanne dit : « C’est beau ». Et Dr. Rainville : «C’est austère. Ça ne plaît pas à tout le monde. » C’est comme ça qu’on entre chez Bernard Émond. Avec sobriété, intelligence et une grande humilité. Et on l’écoute nous parler, avec une lenteur infinie, de charité, de miséricorde.

Plus tard dans le film, Dr Rainville lèguera sa pratique à Dr Dion. Voilà comment cette communauté s’organise. On y lègue, entre autres professions ou propriétés, les problèmes propres à toutes les petites sociétés : toxicomanie, le chômage, les problèmes familiaux. Et, doucement, on comprend de quoi est fait ce personnage qui évolue d’un désastre à l’autre.

On est à des milles de Slumdog Millionnaire, ce conte de fée nocif dans lequel la résilience est mise au service d’un individu qui ne souhaite que s’élever socialement et mettre en bloc la misère derrière lui. Dans La Donation, l’individu se réinvente par nécessité, avec et non contre la société. Sa capacité d’adaptation est renforcée par la certitude de faire œuvre utile. Ce n’est pas seulement admirable : c’est aussi foutrement utile par ces temps tragiques. Je pense à Haïti, à l’Afrique, à la crise, à la pauvreté qui gagne du terrain même dans nos pays nordiques.

La trilogie spirituelle de Bernard Émond est désormais complète; au passage, le cinéaste a déclenché une réflexion sur des valeurs que l’on croyait disparues; la tempérance, la charité, le renoncement. Et comme si de rien n’était, il m’a réconciliée avec mon héritage catholique.

Cinéma, Médias

Xavier Dolan ou les faux bons films

J’ai finalement vu J’ai tué ma mère hier. C’est une grosse déception. Je suis totalement tombée dans le panneau de la redite médiatique. J’ai été sensible à l’effet Cannes; j’ai vu partout la bouille de Xavier Dolan en juin; je me suis rappelé son existence en fin d’année, avec l’excellent sketch où Marc Labrèche campe une Christiane Charrette électrisée de recevoir un « homosexuel myope » en studio. Et, finalement, lorsque le Toronto Film Critics Associations lui a décerné le prix Jay Scott pour la relève, j’ai aussi voulu me faire ma propre idée de Xavier Dolan, ce cinéaste dont tout le monde parle.

Le film est toujours à l’affiche du cinéma Beaubien, et même en après-midi, la petite salle accueille une audience respectable. Mais au prix de quel ennui. Un garçon narcissique, colérique, gâté même, qui étale ses crises au grand écran avec plus d’emprunts que de traits qui lui soient propre. Malgré quelques beaux dialogues et la performance d’Anne Dorval, je n’ai pas été convaincue par le récit, qui tient à peu de rebondissements, et qui n’avance qu’au fil des colères que le jeune Hubert pique quotidiennement à sa mère. J’ai même trouvé le temps long, bien que le film ne dure qu’une heure cinquante.

Xavier Dolan est un cinéaste prometteur qui vient de faire son premier film. Porté par son succès à Cannes, il a été reçu en roi dans un petit pays qui ne produit que quelques bons films par année, et faute d’autres bons films d’ici pour éclipser son succès, il continue de faire des vagues. J’ai l’impression de revivre l’imposture de La Grande Séduction, ce faux bon film.

Je me rappelle du moment où j’ai réalisé qu’Un Baiser sil vous plait était un mauvais film. Lorsque Cinéplex Odéon l’avait retiré de sa programmation pour faire pression sur le distributeur, tous les critiques de cinéma du Québec avaient pris part à un débat enflammé sur le droit des petites salles à programmer des grosses sorties internationales. Comme J’ai tué ma mère, Un Baiser sil vous plait était l’œuvre d’un seul homme, Emmanuel Mouret, réalisateur-scénariste-comédien. Le film, quoique bien écrit, était convenu, verbeux, et sans véritable mérite. En rentrant de la projection de presse, j’ai appelé la relationiste pour annuler les entrevues que j’avais prévu faire le lendemain avec Virginie Ledoyen et Emmanuel Mouret en vue de leur diffusion à mon émission à CIBL. Le 2 mai 2008, j’avais préféré présenter une entrevue de Jeanne Crépeau sur son nouveau film, Suivre Catherine. La semaine suivante, j’avais prévu présenter une brève critique du film mais j’avais réalisé une longue entrevue avec Monique Simard pour la sortie du film Le monde selon Lula des productions Virage et j’avais laissé tombé. Mais cette semaine-là, mes collègues des grands médias avaient parlé à pleines pages de leurs rencontres avec Emmanuel Mouret et dudit film. Je m’étais sentie trahie par le consensus critique. Cette semaine-là, mon émission a porté sur deux bons films québécois alors que l’événement de l’heure était le film d’Emmanuel Mouret.

Tel est le pouvoir des médias; nous dicter, en dépit du gros bon sens et de notre goût personnel, la chose à voir ou à faire.

Cinéma

Mes psychopathes préférés

L’année 2009 a été  celle des criminels à cravate. Si vous n’avez déjà lu l’excellent papier de Martin Croteau sur Cyberpresse (Le criminel en cravate a souvent un profil de psychopathe, 1er août 2009), courrez-y. De mon côté, j’ai aussi fréquenté de ces êtres manipulateurs et dénués d’empathie. Tous les psychopathes ne sont pas des criminels. Ils peuvent trouver des moyens tout à fait légaux pour servir leurs intérêts.

Vous avez peut-être appris à vos dépends que le monde actuel est un panier de crabes. Au nom du profit, pas mal de gens développent un mode de pensée en parallèle de leur système moral normal. Ils élaborent un langage propre au cadre de leurs fonctions, un langage dépersonnalisé qui convient aux situations dans lesquelles ils doivent se dissocier. Pas d’empathie, pas de remords. Mais beaucoup de vies détruites en toute légalité.

Juste pour le plaisir, j’ai mis en relief quelques-uns de mes psychopathes préférés. Au cinéma, s’entend.

Le charismatique

There Will Be Blood : Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) érige en absolu un principe simple : exploiter toutes les situations à son avantage. Tout ça avec un objectif bien précis, la croissance de son entreprise pétrolière. Le personnage a un certain charisme, mais il a surtout un plan, qui appliqué méthodiquement, abat devant lui tous les obstacles. Y compris les gens qui osent se placer au travers de son chemin. Son tic de psychopathe, c’est de marteler des phrases bien faites qui trahissent la nature automatisée, normalisée de sa pensée : « You’re a bastard in a basket ».

Le dissocié

Up in the Air. Ryan Bingham (George Clooney) a lui aussi un objectif. Atteindre 10 millions de milles de récompense en points de fidélité à des lignes aériennes. Il a trouvé une job ingrate qui sert son but, licencier des travailleurs partout aux États-Unis. Juste avant que Jason Reitman ne commence à tourner le film, la crise a éclaté. Il a donc modifié le scénario pour que son psychopathe soit confronté à la détresse sociale. Le film a pris un autre sens, il prend en compte l’aspect humain des congédiements. N’empêche, Ryan a développé tous les traits du psychopathe. Il est complètement dépersonnalisé, sa maison est vide de souvenirs, de photos ou de traits personnels, son habillement ne reflète rien sinon sa vie de pousse-crayon, son langage ne comporte aucune référence  émotionnelle. Son truc, c’est d’arriver à convaincre les gens qu’il congédie qu’il leur fait un cadeau et leur ouvre des portes. Son tic de psychopathe, c’est d’avoir développé un langage par lequel il arrive à se persuader de poser un geste généreux, alors qu’il fait précisément le contraire

La manipulatrice

It’s a free world. C’est peut-être parce qu’Angie est mère qu’on ne la classe pas tout de suite parmi les autres psychopathes. Techniquement, elle fait comme nous tous : après la perte de son emploi dans une agence de recrutement, elle se réinvente en s’ajustant à la sauvagerie du système néolibéral. Le problème, c’est qu’elle y adhère complètement en balayant la légalité du revers de la main sous prétexte que le système ne lui a pas fait de cadeau. À partir de là, elle monte son agence de recrutement, ce qui consiste à embaucher des légions de sans-papiers en se prenant une grosse commission et à acheminer ces esclaves vers des usines qui les exploitent. Son tic de psychopathe, c’est d’évoquer son propre droit au bonheur en arrachant le pain de la bouche des êtres les plus vulnérables de la société.

Voilà ce que j’ai vu de plus véridique sur le monde dans lequel nous vivons. Et malheureusement, tous les psychopathes n’ont pas la contenance de ceux que Paul Thomas Anderson, Jason Reitman et Ken Loach nous ont tricotés. Il y en a de plus ternes qui fonctionnent encore mieux. Le monde dans lequel nous évoluons est devenu le terrain de jeu de ces personnages à la carapace épaisse qui mettent leur talent au service de la tyrannie. La seule source de consolation pour le crabe à carapace molle que je suis, c’est d’aller entendre au cinéma ce que le réel n’offre pas : une histoire dans laquelle la misère sociale a une raison et une explication.