Cinéma, consommation

Nous les princesses

Il y a eu, en 2011, une très belle campagne de publicité pour le parfum Angel de Thierry Mugler, où Eva Mendez entonne The windmills of your mind. Je pense sincèrement que les concepteurs de ce spot publicitaire savent pertinemment que la chanson de Michel Legrand, même traduite, interpelle toutes les petites filles qui ont regardé Peau d’âne étant petites, et qui, devenues adolescentes, ont pleuré avec Catherine Deneuve sur le quai de la gare de Cherbourg.

Je suis de celles qui ne jurent que par les films chantés où tout est chorégraphié, assorti, composé et calculé dans les moindres détails. Je suis de celles qui croient que la rencontre entre Jacques Demy et de Michel Legrand est la plus belle rencontre du siècle. Je suis de celles qui chantent la chanson du cake d’amour lorsqu’elles font un gâteau, et qui attendent leur prince une fois le gâteau terminé.

Le jour où j’ai rencontré l’homme de ma vie, j’avais fait connaissance, le matin même,  avec Delphine, Solange, Maxence, Yvonne, Andrew Miller et Monsieur Dame, les personnages des Demoiselles de Rochefort. Après coup, j’ai eu l’impression que le film faisait écho à l’épilogue heureux de mon existence, puisque comme tous les personnages du film, j’avais trouvé l’amour.

Mais il faut savoir que le cinéma de Jacques Demy n’est pas qu’un assortiment de bonbons dont la saveur passe aussitôt le sucre évanoui. Chez Demy, tout est plus juste et nuancé qu’il n’y paraît. Les demoiselles de Rochefort, c’est aussi l’histoire d’artistes qui attrapent ou ratent certains rendez-vous de la vie, à commencer par Yvonne, qui a perdu l’amour deux fois et passé sa vie à faire des frites pour faire de ses filles des érudites : Solange, qui vit de leçons de solfège, et Delphine, qui enseigne la danse. Il y a aussi Andrew Miller, le musicien qui a réussi, sans trouver l’amour; et son pendant, Monsieur Dame, musicien converti en vendeur de pianos, qui a connu l’amour et l’a perdu. Finalement, il y a Maxence, qui a peint la femme idéale et qui la cherche encore. Or le récit se conclut sur la rencontre entre Andrew Miller et Solange, les retrouvailles entre Yvonne et Monsieur Dame, mais reste flou sur ce qu’il advient de Maxence et Delphine. On voit seulement Maxence monter dans le camion où Delphine est entrée quelques instants avant. Demy réserve à Maxence et Delphine le destin le plus magnifique, la recherche de l’idéal, et la découverte, sinon de l’autre, de leur véritable destin. Pourquoi, alors, les condamner simplement à un amour éternel, ou le leur refuser ? Le film s’achève donc sur cette rencontre suggérée, mais non réalisée.

Les films de Jacques Demy sont des histoires qui se racontent bien aux petites filles, mais qui ne déçoivent pas les grandes. Malheureusement, la musique de Michel Legrand sert aussi à vendre du parfum….et nous, les princesses habituées de croire que cette musique les guidera dans un monde beau, vrai, et élaboré avec intelligence, tombons joyeusement dans le panneau.

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Bébé, Cinéma, condition féminine, Grossesse, Mariage, Maternité, Psychologie

Camera obscura

Se ranger : se mettre en ordre, en rangs. Adopter un genre de vie plus régulier, plus raisonnable.

-Le Petit Robert

Si certains ont du mal à franchir ce stade que l’on appelle l’âge de raison, j’ai trouvé facile de renoncer aux sorties pour mener une paisible existence dans les limites de mon habitation, d’employer mon temps à travailler et d’investir toutes mes énergies dans ma petite famille. Après tout, j’avais déjà fait une partie du chemin au fil des années, en m’investissant de plus en plus sur le plan professionnel, en délaissant les fêtes et la bouteille et en adoptant un mode de vie plus sain.

Mais, contrairement à la maternité, le travail tient l’esprit occupé. Comme reporter radio, conseillère en communications ou relationniste, j’ai eu des journées chargées, rythmées par les interactions sociales, et complétées par d’agréables rencontres amicales en soirée. Le soir, je sombrais dans un sommeil profond, quelquefois troublé par le résidu de mes activités diurnes. C’est sans parler du sommeil trouble et sans rêve de la grossesse.

Avec l’arrivée de bébé, le rythme de mon existence s’est ralenti et mes journées se résument à me lever aux aurores et à m’occuper de ma fille jusqu’à la tombée de la nuit. En revanche, dès que je pose la tête sur l’oreiller, je suis sujette à un déluge d’images, de griefs, de questions et d’énigmes puisées dans ma mémoire. Objets aperçus dans un passé proche ou lointain; conflits vécus ou imaginés campés par des êtres réels ou inventés; personnages croisés au fil des relations mondaines ou personnelles, toujours flanqués de rôles improbables; lieux hybrides, circonstances incongrues, dialogues loufoques. Malgré toute la sagesse dont je suis capable dans ma vie de jeune maman, je constate avec horreur que la nuit me transforme en dramaturge sardonique de ma propre existence. À la frustration de ne pas pouvoir voyager s’ajoute celle, au réveil, de ne jamais pouvoir visiter les lieux fréquentés dans les songes; à la nostalgie des êtres perdus s’additionne la tristesse de ne jamais connaître le repas ou l’étreinte partagée avec eux en rêve. La nuit, je suis architecte, aventurière, femme du monde ou je redeviens adolescente; après tout, j’ai toute la journée pour être femme au foyer et aborder l’avenir avec plus de tempérance qu’autrefois.

L’enfant censé amener du calme dans ma vie a redémarré en grande pompe les projections de mon petit cinéma intérieur. Je rêve assidument, obstinément, désespérément à tout ce que je regrette, ce que j’espère, ce qui me préoccupe, ou, plus simplement, ce qui a été et n’est plus. Autour de l’enfant, la pop culture a érigé une pléthore d’artefacts, de lieux communs, une littérature de la banalité et du quotidien. Mais aucun livre ne m’a jusqu’ici raconté à quel point ma vie intérieure serait intense après la venue de bébé. Que mon quotidien, si rangé et ordonné soit-il, ne pourrait plus contenir tout ce que je suis, tout ce que j’aime, mes visions, mes souvenirs, et qu’il m’offrirait l’opportunité de leur laisser libre cours chaque nuit. Que loin d’exister par procuration à travers les babillements d’un petit être exquis, je développerais une existence sublime au-delà de ce petit être. Qu’au lieu de ranger tout ce que j’ai été dans un meuble à l’ombre d’un vécu bien ordonné, je continuerais, assidûment, mon existence houleuse, contrastée, sous le regard bleu d’une charmante petite ogresse.

Bébé, Cinéma, Maternité

Maman cinéphile

En mettant mon bébé au monde, j’étais loin de me douter que je venais de mettre en veilleuse un pan important de ma vie, ma cinéphilie. Les premières semaines de ma vie de maman, j’ai mis de côté les sorties au cinéma et au club vidéo, puis, j’ai repris doucement les locations de films, en me résignant à arrêter le visionnement au gré de l’appétit et des coliques de mon nourrisson. Après avoir repris le sport et les repas au restaurant, je me dis qu’il est temps de mettre une sortie au cinéma à l’agenda. Je sais qu’il existe des projections pour parents, mais j’ignore encore que derrière cette promesse alléchante se cache une triste réalité.

Horreur ! En consultant les horaires, je réalise combien l’offre est maigrichonne. Starcité propose X-Men et Kung-Fu Panda en version française; c’est sans parler de l’offre tout aussi peu alléchante des salles de Boucherville et Laval. Pas de quoi se ruer en banlieue. Prête à monter aux barricades, j’écris sur-le-champ à Mario Fortin, directeur du Cinéma Beaubien, pour réclamer des séances avec bébé, histoire de voir un film digne de ce nom. Quelques heures plus tard, je reçois ce divin message de la part de son adjointe :

Au Cinéma Beaubien, vous êtes toujours la bienvenue avec votre poupon. Nous n’avons pas de représentation spécifiquement dédiée à la famille.  Les parents sont toujours bienvenus pour toutes les représentations. L’environnement du cinéma Beaubien est idéal pour les représentations « jeune famille » en tout temps. Nous n’avons pas besoin de baisser le son, il est toujours confortable pour toutes les oreilles. Les films que nous présentons sont ceux que les mamans et les papas veulent voir. Pas besoin d’attendre une représentation spéciale organisée pour eux!  Notre clientèle comprend qu’un bébé pleure ou manifeste son intérêt pour le film, mais habituellement, ils dorment à poing fermés! De plus nous avons dans l’une de nos toilettes une table à langer accessible autant aux papas qu’aux mamans. Nous faisons aussi parti de la Petite route du lait, donc les mamans sont les bienvenues pour allaiter leur poupon. J’espère que vous profiterez de notre cinéma dans les prochains mois, nous vous accueillerons avec grand plaisir et bon cinéma. Francine Cadieux

Inutile de dire que je n’ai pas attendu le lendemain pour me rendre sur place, histoire de savourer la délicieuse comédie  Les femmes du 6e étage . Avec bébé dans les bras, prête à sortir au moindre babillement, mais bien décidée à voir le film jusqu’au bout. Ce que je fis ! Je souhaite donc remercier Mario Fortin et son équipe en criant la bonne nouvelle sur les toits : parents, vous n’êtes pas condamnés à voir des blockbusters doublés en français ! La cinéphilie avec bébé, c’est possible !

Cinéma, consommation, Médias, Philosophie, société, Télévision

Le jour de la marmotte et le calendrier païen

Le jour de la marmotte est l’histoire d’un homme condamné à revivre la même journée à l’infini. Phil Connors (Bill Murray) se réveille perpétuellement à Punxsutawney le 2 février, et une fois passés la surprise et le dégoût d’être ainsi piégé par le sort, se donne comme mission de réinventer les différents événements de cet espace-temps pour échapper à un éternel et frustrant retour au même point. Sur le plan scénaristique, l’idée relève du pur génie. Mais au-delà de la savoureuse comédie qui résulte de cette prémisse kafkaïenne, le film illustre à merveille la vacuité du calendrier que nos institutions païennes et mercantiles ont institué.

Les lectures philosophiques (l’éternel retour) et religieuses (le karma) du film abondent; mais une lecture anthropologique de l’œuvre pourrait, entre autres choses, apporter un éclairage nouveau sur le débat sur la « madamisation des médias » déclenché par l’article de Stéphane Baillargeon. Constatation préliminaire : notre calendrier n’est plus composé de rites mythiques ou religieux, mais d’événements, qui, bien que connotant des événements d’un ordre sacré, n’en sont plus que la relique. Soulignons d’emblée que le jour de la marmotte n’est ni une fête, ni un rituel, même pas un rite. C’est un événement comme il y en a tant dans le calendrier, une date à laquelle un rituel machinal vient combler un vide dans l’actualité. Il en va de même pour Noël, Pâques, Thanksgiving, et Halloween, qui sont désormais célébrées sans que la véritable signification de ces cultes nous effleure. Mais comme ces fêtes évoquent un passé pas si lointain où le calendrier avait une signification, plusieurs demeurent bercés par l’illusion que l’on fête Noël ou Pâques par respect pour notre passé religieux; qu’Halloween est la fête des morts et non celle des bonbons; que Thanksgiving marque la fin des moissons et pas la simple envie de manger à s’en faire péter le ventre. Remercions donc les scénaristes de Groundhog day d’avoir mis en scène un événement dont peu connaissent la signification folklorique et qui sert si bien l’argument que je veux défendre ici: le calendrier des fêtes tel que nous le connaissons est dénué de signification rituelle, religieuse et sociale; par conséquent, au contact d’une conception aussi défaillante du temps humain, notre réalité s’appauvrit considérablement.

Le nouvel homme qu’est Phil Connors, blasé et imbu de lui-même, je l’ai croisé partout dans ma courte carrière dans le monde des médias. Il s’abreuve à la source de l’événement, inonde sa tribune de banalités pour soi-disant le réinventer, et se retire rapidement pour travailler au sujet du lendemain. Le média est l’émissaire de l’événement, se défend-il lorsqu’on lui reproche d’être superficiel. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’un tel ordre des choses, qui met l’individu en relief sur un fond relativement stable et insignifiant, est beaucoup plus rassurant pour son ego qu’un ordre divin ou historique qui menacerait sa toute-puissance de mâle quadragénaire que rien ni personne ne remet en question. Je pourrais aussi parler, puisque c’est la tendance ces jours-ci, de la madame d’Outremont ou de St-Lambert à qui, paraît-il, le média québécois s’adresse. Ceux qui auront vu dans cette affaire une guerre des sexes se leurrent lourdement, car peu importe que le media tente de séduire un homme ou une femme : le drame, c’est qu’un calendrier taillé à la mesure de l’individu se révèle extrêmement pauvre en expérience. Tout s’y confond, de la simple préoccupation pécuniaire (le temps des REER) aux restes de catholicisme (Sainte-Catherine et autres dimanches des rameaux), en accordant la plus large place à l’actualité (la rentrée, la campagne électorale, la saison des ouragans). Tout actualiser, c’est le mot d’ordre, pour tout mettre à la hauteur du ici et du maintenant. Au détriment d’une expérience (appelez la religieuse, mythique ou historique) qui s’inscrirait dans la durée. Robert Lepage a développé cet antagonisme fraternel entre deux personnages dans La face cachée de la Lune; l’un fasciné par le cosmos et son influence sur les destinées humaines, l’autre (un annonceur de météo, justement) platement convaincu que la terre vue du ciel ressemble à l’écran radar d’un bulletin météo.

Je disais donc que le protagoniste du Jour de la marmotte, émissaire de l’événement, est en continuelle fuite par en avant, pressé de passer à l’événement du lendemain. Mais voilà, le sort s’acharne sur lui et le condamne à revivre la journée la plus fade du calendrier. Le film relate donc la bataille qu’il livre pour s’extraire de son individualisme et donner à l’événement la dimension vécue qui lui conférerait une valeur. En fait, le personnage tente d’abord de tirer parti de sa position pour s’enrichir, puis pour séduire sa collègue de travail, sur le mode du jeu et de la simulation; finalement, il s’applique à tirer le maximum de cette journée en se liant à tout un chacun, portant secours à l’un, offrant son amitié à l’autre, tirant des leçons de tous ceux qu’il rencontre, sur le mode de l’être. Présenté de prime abord comme l’événement le plus banal et mécanique de l’existence de Phil, le jour de la marmotte se révélera progressivement comme un trésor d’expériences vécues. Et tout ça, sans jamais évoquer un dieu ou d’une puissance maléfique qui manipulerait le héros; soulignons cependant que le mot religion provient du latin religare, qui signifie relier. C’est donc en entrant en relation que le protagoniste retrouve le sens de la célébration. Car son problème avec le calendrier ne vient pas du fait qu’il est athée, ni même agnostique. Il provient de sa perception appauvrie du calendrier qu’il lui fait perdre de vue la richesse du réel.

À la lumière de ces remarques, il apparaît que le remède à la vacuité de notre calendrier ne serait non pas de le renier, mais de réconcilier avec la complexité de l’expérience. C’est la solution suggérée par la pièce de Robert Lepage, qui se conclut par un rapprochement entre les deux frères antagoniques. Du latin relegere : recueillir, rassembler.

Références :

Giorgio Agamben, Enfance et histoire : Dépérissement de l’expérience et origine de l’histoire, Paris, Éd. Payot, 1989.

Stéphane Baillargeon, Médias – La madamisation, Le Devoir, 21 mars 2011.

Un jour sans fin, Wikipédia.

Cinéma, Philosophie, Psychologie, Santé, Travail

Le Maître Zen et la petite anxieuse

C’est une histoire que Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman) raconte à la fin de Charlie Wilson’s War. Charlie Wilson a accompli son objectif (battre froid aux Russes en Afghanistan) et bien que le pays manque encore d’hôpitaux, d’écoles et d’une démocratie digne de ce nom, il estime avoir bien joué son rôle. Avrakotos y va de cette fable : Un garçon de 14 ans reçoit un cheval pour son anniversaire. Les villageois s’exclament: « C’est merveilleux ! Un cheval !» et le maître Zen dit: on verra. Deux ans plus tard, le garçon tombe du cheval et casse une jambe, et les villageois de crier : « Une jambe cassée ! C’est affreux. » Le maître Zen dit: « On verra ». Ensuite, la guerre éclate et tous les hommes du village sont appelés au front, sauf le garçon qui ne peut se battre à cause de sa jambe. Et les villageois d’applaudir: « Magnifique ! »

On ne peut pas savoir si nos actes auront une issue heureuse ou triste. Il y a un an, en éternelle optimiste, je quittais un travail que je n’aimais pas en énumérant à mes supérieurs toutes les bonnes raisons que j’avais de ne plus travailler pour eux. Contre toute attente, on m’a fait payer ma désertion. On m’a annoncé que vu le ton provocateur sur lequel je l’avais annoncé mon départ, j’allais devoir renoncer à toute référence dans le futur. À la fin de cet entretien, on m’a escortée à mon bureau en me sommant d’emporter mes effets personnels et de quitter les lieux sans plus de cérémonie.

Sur le coup, et pendant les semaines qui ont suivi, j’ai réalisé ce qu’être honnie voulait dire, et cette douleur a engourdi tout le reste. J’en ai presque oublié que cette désertion était d’abord mon choix. J’ai perdu de vue un événement inestimable, la demande en mariage que l’homme de ma vie m’avait faite le jour avant que l’entretien ait lieu.

En l’espace de quelques semaines, j’ai perdu confiance en moi-même et gaspillé un temps précieux en lamentations. J’ai aussi souffert physiquement d’une irritation du colon due à l’anxiété. Mais progressivement, farniente aidant, ma santé s’est améliorée, ma relation amoureuse a repris sa place légitime et primordiale, et le mariage a été mis en chantier. J’ai trouvé un boulot que j’adore. Sans le savoir, à la fin de cet hiver-là, mon futur mari et moi avons conçu une petite fille. Tout s’est mis en place, tellement naturellement que j’ose croire à présent que non seulement j’ai fait le bon choix, mais que j’ai enchaîné les étapes exactement comme il le fallait. Mais ça, je n’aurais pas pu le savoir sans d’abord tomber du cheval.

Est-ce à dire que nous devons sortir indemne des drames que nous vivons ? Pas du tout. Cela, au contraire, nous apprend que la douleur fait partie de chaque apprentissage, de chaque progrès. La détresse de l’instant pendant lequel je me suis sentie totalement rejetée ne disparaîtra jamais. Mon corps en garde d’ailleurs le douloureux souvenir. L’émotion est toujours vraie et elle ne s’atténue pas avec le temps. Il restera toujours une petite partie de moi où perdurera cette sensation d’être niée, abandonnée. Or cette petite partie est maintenant une composante essentielle de ma personnalité. Je l’appelle affectueusement la petite anxieuse. Je ne sais pas encore quelle est son utilité, mais elle est bien là.

La petite anxieuse est toujours dans un coin, à observer ce qui se passe et à craindre que le pire ne survienne. Et sa comparse, l’éternelle optimiste, doit s’affirmer d’avantage pour me permettre garder le cap. L’optimisme est très à la mode de nos jours parce qu’il fait vendre dans un monde où le commerce est omniprésent. Mais je continue de croire que le Maître Zen adopte la meilleure position : la neutralité, non pas une neutralité indifférente, agnostique, mais une neutralité patiente, expectative, remplie d’espérance. Je pense sérieusement à installer un Maître Zen chez moi. Histoire d’exister plus paisiblement, quelles que soient les circonstances.

Cinéma, société

Le Trotski: promesse à ma fille

Début décembre, j’ai loué, plus par curiosité que par cinéphilie, le film Le Trotski de Jacob Tierney. Et depuis, j’y pense souvent. Je pense à la spontanéité du personnage éponyme, à l’hostilité des adultes à son égard, à la méfiance que suscite son amour de la désobéissance organisée. Je pense à son besoin de contester successivement son employeur et son directeur d’école, à son tempérament de meneur qui lui permet de faire la conquête de ses collègues de classe et finalement de la femme convoitée. Et j’y vois, pour une fois, une image à la fois alarmante  et optimiste des défis posés à la jeunesse d’aujourd’hui.

Les éléments inquiétants se trouvent dans au moins deux scènes du shabbat chez les Bronstein : le frère aîné de Léon peste contre les idées de son cadet, et posé à côté de lui dans sa chaise, son mignon bébé est témoin de la scène de famille, impuissant. Tout laisse croire que le conformisme du père et du grand-père pèseront un peu plus lourd sur les épaules du petit dernier de la famille Bronstein. Et naturellement, j’interprète ce plan comme un signal que quelque chose se passera mal pour le bébé que je porte et qui devra un jour avoir une existence sociale. Quelle place occupera la génération future dans le monde des idées ? Sera-t-elle seulement équipée pour prendre position par rapport à l’Histoire ? Sera-t-elle écrasée par l’indifférence et le pessimisme ambiants ?

Heureusement, le film comporte de nombreux éléments encourageants qui mettent le défaitisme en échec. Qu’un héros adolescent plutôt gâté utilise la biographie de Léon Trotski comme modèle pour se rebeller contre ses parents, patrons et autres éducateurs est une idée franchement charmante. Combien de jeunes, aujourd’hui, se cultivent sur l’histoire des idées, et s’inspirent de révolutionnaires pour avancer dans la vie ? Certes, les révolutions que sème le jeune Léon Bronstein ne s’érigent pas, à priori, contre des situations injustes. Mais en plus d’être bien renseigné sur le marxisme, Léon le met en pratique. Qui, de nos jours et de surcroît à un si jeune âge, peut se vanter d’avoir mis ses convictions à l’épreuve de la réalité ? Et la réalité donne raison au jeune Trotski, puisque la répartie des adultes est franchement inquiétante : on refuse de l’entendre. Cela surprend, puisque que ses revendications sont en apparence non fondées, donc inoffensives. Quel danger représente-t-il, puisqu’il ne revendique rien de légitime ?

Renié par un père honteux de son fils socialiste, muselé par un directeur tyrannique qui lui refuse de former une association étudiante, Léon voit la légitimité de son combat prendre forme, et sensibilise petit à petit les médias, son avocat, puis ses collègues de classe. Comme quoi, il suffit d’une miette de révolte pour voir de quoi est faite la société. Voilà toute l’originalité de la thèse que pose ce film : jeune adulte, on ne se révolte pas forcément contre quelque chose, mais plutôt par besoin d’affirmation pur et simple. Et c’est en s’affirmant que l’on provoque, sinon le changement, la rencontre des idées, et que l’on forge notre identité. Honnêtement, c’est le postulat le plus optimiste que j’aie entendu cette année.

À la petite fille que je porte, je souhaite une jeunesse éclairée par des lectures inspirantes, peuplée de modèles édifiants, alimentée par des rencontres stimulantes, et, espérons-le, une société qui lui permette à la fois de s’épanouir et, à l’occasion, de se montrer assez sceptique pour avoir envie de l’améliorer. Je m’engage formellement à ne pas freiner systématiquement ses rébellions et à l’encourager à s’affirmer. Promesse écrite.

Économie, Cinéma, consommation, société

Greed, le mot de l’année

Il y a plus ou moins un an, je publiais sur ce blogue un texte sur Les rapaces, la version française de McTeague, du roman de Frank Norris, qu’Erich Von Stroheim a adapté pour le cinéma  sous le titre de Greed. Un an après, cette lecture m’est encore utile et je me vois dans l’obligation de recycler ma réflexion. Car greed est le mot de l’année.

« Greed is good », se plaisait à répéter Gordon Geeko, le personnage de Michael Douglas dans Wall Street, réalisé en 1987. Cette année, Oliver Stone a repris la rengaine dans un récit beaucoup moins habile où le personnage arrive néanmoins à renaître en pillant d’autres naïfs. Aperçue au milieu du film, la toile de Goya Saturne dévorant un de ses enfants est la clé de l’intrigue. On sait dès que l’on aperçoit cette toile que la cupidité des financiers de Wall Street aura raison de la génération future. Signe des temps, la conclusion du film est amenée dans une relative tranquillité sémantique, comme quoi la corruption du système non seulement n’étonne plus, mais ne choque plus personne. Inquiétant.

Sur un mode moins serein, le mot greed a été prononcé des dizaines de fois par le sénateur Bernie Sanders, qui dans un discours historique de plus de huit heures a retardé le passage d’une loi visant à maintenir les baisses d’impôts pour les personnes les plus riches des États-Unis.

«Their Greed Has No End», «Greed is Like an Addiction! » répétait-il, en citant à l’appui tous les appels à l’aide envoyés par ses concitoyens de classe moyenne à pauvre se retrouvant sans pension de vieillesse, sans allocation familiale, sans chômage, sans moyens. Si la classe moyenne agonise, disait-il, les riches de ce pays bénéficient d’une infinité de recours pour accumuler encore plus de richesses, plaidait le sénateur Sanders en suppliant le président Obama de ne pas fléchir et de réclamer aux riches qu’ils réinjectent une part de leur bénéfice dans l’économie américaine.

Barack Obama a fini par accorder tout de même aux Républicains le maintient des baisses d’impôt demandé afin d’obtenir que ces rabais s’appliquent également à la classe moyenne. Soit. Mais ce nouveau Barack Obama qui cède aux besoins des plus riches pour obtenir le minimum convenable pour la classe moyenne m’exaspère. J’espérais, comme Bernie Sanders, qu’il irait soutirer cette richesse par les impôts pour la tendre à la classe moyenne. Qu’il aurait le temps d’accomplir quelques-unes de ses promesses avant que les Républicains ne reprennent le contrôle de la chambre des représentants. En somme, qu’il établirait un socialisme de transition au moins pour son premier mandat afin de remettre la classe moyenne sur les rails. C’était bien mal connaître l’arène politique des États-Unis.

Comme toute bonne québécoise, j’ai le cœur à gauche et le portefeuille à droite. Je bénéficie d’un système de santé gratuit, d’allocations et de subventions diverses, mais je ne crois pas, contrairement à quelques-uns de mes amis Belges, que le chômage à vie soit une solution souhaitable tant pour le gouvernement que le contribuable. Je pense que tout le monde devrait subvenir à ses besoins et contribuer à financer le système à la hauteur de sa capacité. Je pense aussi que tous devraient payer leurs dettes, épargner et être aussi autonomes que possible. Je paie mes impôts, je n’ai pas de voiture, pas beaucoup de dettes, je magasine rarement, je vais peu au restaurant et je suis locataire. Mon budget balance, mais comme beaucoup de trentenaires de ma génération, je viens d’atteindre l’autonomie financière, ce qui me laisse peu d’années pour devenir propriétaire et amasser une retraite convenable. Je suis à gauche, oui, mais je sais que le système ne pourra pas me soutenir indéfiniment. Que je dois faire ma part. Oserais-je me qualifier de lucide, et, en même temps, me positionner du côté de Bernie Sanders et lancer un appel à la mesure ?

J’aimerais penser que la lucidité est de mise partout en Amérique mais elle est encore loin d’être en vogue. Elle demande trop de sobriété. Malgré la crise, il y a toujours une ligne chez Future Shop pour se procurer des écrans plats, iPhone et autres bidules au boxing day. Nourris à l’illusion du bonheur, alimentés à outrance, dopés à la consommation, saoulés par la publicité et les médias de mauvaise foi, nous voulons tous notre petite part de cette marchandise. Ce qui m’amène à la supposition suivante : l’américain moyen (et j’inclus le québécois moyen là-dedans) ne veut pas vraiment régler définitivement ses problèmes d’argent en adoptant un budget équilibré, il espère simplement que la sobriété sera passagère. Voilà pourquoi il se risque actuellement à laisser les riches mener le jeu comme ils l’ont toujours fait, en espérant que bientôt il ait à son tour l’opportunité de s’enrichir. C’est un pari très risqué, à mon sens.

Si vous avez, comme moi, regardé le spécial de Noël d’Oprah, vous avez constaté que la dame la plus influente des États-Unis a transformé son émission en infopub sous prétexte d’offrir à son auditoire des écrans plats, des abonnements à Netflix et des pulls en cachemire. Si vous avez été scandalisés comme moi par cet étalage de biens offerts à des ménagères en délire, vous allez sans doute apprécier le message vidéo que lui a adressé Bill Maher sur Internet.

(Ici j’avais insérée une vidéo qui a été depuis retirée.)

Je pense que Bill Maher a touché le point essentiel du mal qui ronge l’Amérique. Qu’on l’appelle greed, avarice, cupidité ou gourmandise, ce vice touche autant les riches que les pauvres, la gauche que la droite, les Démocrates que les Républicains. C’est l’amour de l’argent, ou de ce qu’on achète avec. Dans le film d’Erich Von Stroheim, McTeague le dépensier et sa femme économe s’entre-déchirent pour une somme gagnée à la loterie qu’elle tente de préserver alors que la misère vient à bout de leur amour; obsédé par l’argent qu’il veut à tout prix récupérer, McTeague devient à son tour un rapace et un criminel. Un Barack Obama complice de la cupidité républicaine, une clase moyenne qui cède aux caprices des riches pour obtenir quelques miettes de cette richesse, un peuple sans espoir qui s’arrache quelques bidules, voilà ce que nous en sommes venus à tolérer pour avoir notre part du butin.

Sur ce, je vous souhaite une année prospère.