Archives d’Auteur: Marianne Villeneuve

À propos de Marianne Villeneuve

Diplômée en littérature comparée, Marianne Villeneuve vit à Montréal. Elle est attachée de presse aux Éditions Hurtubise.

Je n’aime pas les objets : vers le zéro déchet

Je n’aime pas les objets. Ils me dérangent, encombrent mon espace. Il faut les magasiner, les entretenir, leur faire une place dans son logis, puis, éventuellement, les jeter. De plus en plus, on saute les deux étapes intermédiaires; on achète, on consomme, on jette. Ma journée finit toujours de la même façon; laver la vaisselle, ranger, jeter. Avec les vêtements, les jouets, les livres, tous les trois ou six mois, le même exercice; classer, ranger, réparer, jeter. En ce début d’année, j’ai dit, c’est assez. Je veux une vie plus simple, moins frustrante. Je veux acheter moins, quitte à réparer plus, et jeter moins.

En quelques jours, nous sommes devenus une famille zéro déchet. Il faut dire que j’ai quelques pré-requis. Je ne me maquille presque pas. Je m’habille presque entièrement dans les friperies. J’achète mes produits nettoyants en vrac depuis longtemps, en me contentant de quelques articles indispensables; savon à lessive, vinaigre, bicarbonate de soude. J’utilise des mouchoirs en tissus. Dans mon quartier, on fait le ramassage du compost à domicile. L’Armée du salut récolte tous les objets dont nous ne voulons plus. Mon seul défi, pour le moment, c’est l’achat de nourriture en vrac, puisque ma poubelle se remplit presque exclusivement d’emballages alimentaires.

28 janvier, on se lance ! Les sacs en tissus et tupperware nous accompagnent au Marché Maisonneuve. Sur les conseils d’un habitué du zéro déchet, nous avons commandé notre viande au boucher, nos fromages aux fromager, notre pain dans un sac en tissu au Première Moisson, et nous nous sommes débrouillés pour choisir parmi les fruits et légumes non emballés au Jardin Dauphinais. Les commerçants ne sont pas embêtés le moins du monde, ils nous témoignent même une certaine admiration. À deux reprises, nous avons entendu des murmures d’approbation d’autres clients près de nous.

Cette semaine-là, j’ai écoulé mes stocks d’aliments emballés, j’ai donc produit mon 10 litres de déchets habituels. Mais la semaine suivante, mes déchets avaient baissé à 3-4 litres, je n’avais donc pas besoin de sortir les poubelles. J’en ai profité pour changer ma poubelle de cuisine pour un contenant de 5 litres.

Le 4 février, j’avais un anniversaire avec bar à bonbons à organiser, direction Bulk Barn. Bonbons, céréales, biscuits, raisins secs, bretzels. Les pâtes sont d’une qualité douteuse, je me résigne dont à maintenir mon habitude d’acheter des Catelli et recycler la boîte. Ensuite, Marché Jean-Talon pour les fruits et légumes ainsi que les œufs. En achetant mes patates, j’apprends que le garçon qui me les vend les cultive lui-même à Saint-Rémi. À la Fromagerie Hamel, les enfants s’en donnent à cœur joie en choisissant et dégustant les fromages que nous achèteront. Je viens de trouver un ingrédient essentiel au succès de ma démarche: le plaisir de faire les courses au marché. La richesse de l’expérience que constitue l’achat local compense largement la satisfaction que nous avions à faire le plein d’aliments chez Costco.

Le 7 février, notre petit sac contient à peine 1 litre de de déchets. Nous progressons. L’anniversaire de ma fille se déroule sans encombre et les parents de ses copines jouent le jeu en nous offrant des cadeaux écolos, pas emballés ou usagés, chacun à la mesure de sa capacité. Je l’apprécie.

Le 12 février, nous faisons un pas de plus et misons sur nous commerces de proximité. Produits nettoyants au Terre à soi, pain et fromage au ArHoma, boucherie Beau-Bien, saucisses chez William Walter et fruits et légumes au Fruits du jour. Nous sommes quelques peu déçus par l’offre en légumes non-emballés à cette dernière adresse. À part les navets, oignons et patates douces, nous n’aurons pas grand-chose à nous mettre sous la dent. Par contre nous avons des fruits à profusion dans nos sacs de tissus: pommes, poires, pêches et bananes. À ma grande surprise, la biscuiterie Oscar n’offre pas un grand choix de bonbons en vrac; mais on y trouve des fruits séchés, des biscuits en vrac et des Jelly Bean au poids. Et le service est excellent.

19 février: en lisant David Servan-Shreiber, je réalise que la pollution due à la consommation de viande est plus élevée que celle attribuable aux déchets domestiques. Si je veux faire une différence, je devrai donc aussi me résigner à diminuer ma consommation de viande. Je visite Vrac et bocaux pour y prendre farine, cacao, œufs, fromage, saucisson et quelques fruits et légumes locaux, mais l’expression faire le plein de s’applique pas ici. Bien qu’on y trouve un peu de tout, cette boutique est loin de chez moi et son offre est trop incomplète pour que ça vaille la peine de m’y rendre. Je devrai trouver une solution de rechange pour les aliments secs, quitte à me rendre une fois par mois chez Bulk Barn pour remplir mes armoires.

Oui, je suis fière de ces changements. Oui, ça me complique la vie, et ça implique entre autres de réfléchir avant d’acheter, de s’organiser avant d’aller faire les courses, et de renoncer à certains achats une fois sur place. Ça tue la spontanéité des commandes de pizza ou des sacs de chips du samedi après-midi. Mais je suis capable de m’en passer (mon chum trouve ça plus dur). Par contre, ça force l’inventivité. Hier, j’ai fait des chips de pelures de pommes de terre avec les épluchures qui, autrement, se seraient retrouvé au compost. La nécessité est mère de l’invention.


École Baril: une promesse non tenue pour 2017

École Baril, 2 janvier 2017

2017 arrive avec une promesse non tenue : il n’y aura pas d’école primaire dans Hochelaga avant le printemps. Janvier 2017 est la date que les parents et élèves des écoles Hochelaga et Baril ont attendue avec fébrilité, avant d’apprendre par une lettre que leurs attentes seraient déçues, puisque l’école n’ouvrirait pas avant le printemps.

Installée dans l’arrondissement avec une enfant d’âge préscolaire en juin 2013, je ne me suis pas trop inquiétée que les deux écoles du coin soient fermées. Après tout, on nous promettait une école neuve pour la rentrée 2016.

Mais l’arrivée à la maternelle de ma fille  se rapprochait, et les écoles étaient toujours fermées. En janvier 2015, j’ai tenté de l’inscrire en libre choix à deux autres écoles de l’arrondissement, en vain. Je me suis donc rabattue sur la solution de rechange offerte par la CSDM : envoyer mon enfant à son école de quartier, provisoirement relocalisée à la Polyvalente Édouard-Montpetit. En septembre, mon idée était faite : ma petite prendrait le bus matin et soir. La direction nous a rassurés : le service de transport était bien organisé, et après tout, nous allions regagner le quartier en janvier (c’est du moins ce que nous croyions).

Dès les premiers jours de classe, le service de transport a connu plusieurs ratés. Un garçon qui devait être au service de garde a été mis dans le bus et déposé au parc sans que ses parents soient avertis. Une fille qui aurait dû descendre au coin de Sainte-Catherine s’est retrouvée au coin de la Fontaine. Un autre bus a mis plusieurs minutes à arriver à destination, créant une commotion chez les parents qui attendaient au point de rendez-vous. Chaque fois, même plates réponses de la part de la direction : des erreurs de début d’année nous disait-on; quand tout le monde serait habitué, tout irait rondement.

Début décembre, ce fût mon tour de faire les frais de la mauvaise gestion des transports. Voulant faire garder ma fille, j’avertis l’école que sa gardienne viendra la récupérer plus tôt à l’arrêt de bus habituel, c’est-à-dire à l’École Hochelaga. À l’heure dite, ma fillette n’est pas dans l’autobus. Je contacte le service de garde, où on ne décroche pas le téléphone (ce qui est habituel, puisque c’est l’heure à laquelle les éducatrices sont débordées). Je reçois alors un coup de fil d’un parfait inconnu qui a retrouvé ma fille au coin de Dézéry et la Fontaine. Elle a pris le mauvais bus, et le chauffeur l’a déposée au dernier arrêt sans vérifier qu’un parent était présent. Je joins de nouveau ma gardienne qui finit par retrouver ma fille vers 16 :30. À cette heure, la nuit est tombée. Le mercure est passé sous zéro.

J’ai fait le suivi avec l’école, qui a apporté les correctifs  nécessaires. On a changé le numéro erroné sur la carte de transport, fait le nécessaire avec la compagnie d’autobus pour que la bourde du chauffeur ne se reproduise plus. J’apprécie les efforts et le professionnalisme du personnel de l’école, mais ce que je garde en tête, c’est que ma fille, qui aurait dû être en sécurité à l’école, a été négligemment laissée sur un coin de rue. L’école a fait un suivi plus qu’acceptable, certes, n’empêche que la situation est inacceptable. Des élèves déjà pénalisés par la délocalisation de leur école ne devraient pas être fragilisés les failles du système de transport et des erreurs de gestion.

En tant que mère, je suis inquiète, effrayée et écœurée. Inquiète que les professionnels de l’école doivent en faire plus pour compenser la relocalisation de leur école, effrayée à l’idée qu’un incident similaire survienne de nouveau et écœurée que nos élus mettent autant de temps à régler le problème des écoles.

Je ne fais pas le vœu d’avoir une nouvelle école de quartier en 2017; je l’exige, point. Madame Poirier, Monsieur Ménard, Madame Harel-Bourdon, Madame Beaudet, tenez vos promesses, livrez la marchandise.

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Je ne suis pas une bourgeoise

« On est tous le bourgeois de quelqu’un »

« Je trouve ça malaisant (sic) de voir quelqu’une qui se plaint que son quartier s’est embourgeoisé quand elle s’en va faire la même chose dans Hochelag.»

« Pour nous, c’est vous la bourgeoise »

Depuis la publication de mon billet sur l’embourgeoisement de Rosemont il y a un mois, j’ai reçu un nombre record de visites sur ma page et aussi un nombre important de critiques venant de gens qui voient d’un mauvais œil l’installation de nouveaux acheteurs dans Hochelaga. Peu après la publication de mon billet, des actes de vandalismes à la place Valois sont venus renforcer l’impression que les inégalités sociales attisent la colère de certains résidents du quartier.

Parlons d’abord de la conclusion de mon billet, celui qui m’a valu tant de critiques. « …la réputation de HoMa s’améliore, la gentrification ne l’a pas encore atteint. » Quelques jours avant d’écrire ce billet, j’avais écouté une entrevue avec l’urbaniste Paul Lewis à Samedi et rien d’autre sur les ondes de Radio-Canada. Selon ce spécialiste, qui avait acheté une maison à Hochelaga-Maisonneuve dans les années 80 en se faisant promettre que le quartier était le prochain Plateau, il avait observé une lente modification du quartier au lieu du boum immobilier espéré. Il observait à présent une faune différente, composée de familles de classe moyenne, d’étudiants et de jeunes professionnels qui s’y installaient. J’ai moi-même fréquenté la promenade Ontario et constaté qu’elle est animée par une énergie différente que la promenade Masson. Masson s’embourgeoise, littéralement. Le hipster est roi à Rosemont. Peut-on dire qu’Hochelaga est bourgeoise simplement parce que la population change ? L’origine de l’anglicisme gentrification, gentry, fait référence à la petite noblesse. La gentrification est ce qui se produit lorsqu’une classe sociale mieux nantie qui s’approprie un quartier, ce qui n’est pas tout à fait le cas dans HoMa. Quand la classe moyenne investit un quartier défavorisé, elle fréquente les services de proximité, le dépanneur, l’épicerie, la quincaillerie, le Jean Coutu, le café, sans pour le moins réclamer des épiceries fines et des bars branchés. C’est une mixité qui profite aux commerçants du coin sans nuire aux moins gâtés.

Par ailleurs, je ne suis pas une bourgeoise. Avez-vous lu le titre mon billet ? J’appartiens à classe moyenne et j’en suis fière, d’autant plus que je me bas depuis 10 ans pour me hisser au-dessus du seuil de la pauvreté. Je comprends les locataires d’Hochelaga qui ont  mal au cœur de voir le prix des logements augmenter lorsqu’ils sont limités dans leur budget. Mais la famille de classe moyenne capable de se payer un condo, une fois son hypothèque payée, vivra avec les mêmes restrictions budgétaires que le ménage à faible revenu.

Voilà pourquoi je continue de dire haut et fort que je ne suis pas une bourgeoise.


Où va la classe moyenne ?

Rosemont

Quand j’ai quitté le Plateau pour m’établir près de la promenade Masson il y a deux ans, le quartier offrait énormément d’avantages à ma famille à revenu modeste : un logement de 7 pièces, une cour, tous les services de proximité et un voisinage sympathique. Vu le loyer raisonnable, j’ai aussi eu droit à un appartement décati, beaucoup de saleté accumulée, de la vermine et des moisissures. Mais c’était peu considérant tous les bénéfices que je gagnais au change, et une fois l’appartement dûment retapé,  j’ai pu apprécier, en compagnie de ma fille et mon mari, les mille et uns bonheurs qu’offraient la ruelle, les parcs, les piscines, la garderie à un jet de pierre, tout ça à quelques minutes du centre-ville.

Une fois passé le cap du revenu moyen et prête à devenir propriétaire, j’ai constaté avec stupeur que les prix avaient augmenté à un point tel que mon ménage ne pouvait plus se permettre le quartier. Nous avons spontanément mis le cap sur Hochelaga, un coin plus abordable qui, à proximité de la rue Ontario, offre les mêmes avantages que Rosemont. Déménagement prévu dans six semaines. Je pleure le nid d’amour que j’ai construit dans cet agréable voisinage. Un peu amère, je me plais à dédaigner le quartier qui ne veut plus de moi. Il est sale, bondé et les voitures s’y entassent. Les taxes explosent. Les bars grouillent de bobos.

Où va la classe moyenne ? Un fossé se creuse dans Rosemont. D’un côté, les familles à faible revenus qui restent locataires, de l’autre, les bourgeois qui s’installent dans des condos ou des maisons retapées à grand frais. Je crains que Rosemont devienne ce qu’était le plateau quand je l’ai quitté en 2011 : un quartier de retraités et de professionnels branchés qui essaient tant bien que mal de cohabiter avec les tatoués du coin.

Alors, en route vers le nouvel Eldorado, HoMa, qu’on annonce depuis près de trente ans comme le prochain quartier d’avenir. Si sa réputation s’améliore, la gentrification ne l’a heureusement pas encore atteint. Qu’elle prenne son temps.


La perplexité s’attrape comme la grippe

J’entends, régulièrement, les medias parler des salles d’urgences en termes rébarbatifs. On nous les présente comme des lieux où les infections se multiplient. On nous annonce 12, voire 24 heures de temps d’attente. On en proscrit certaines, supposées déborder en pleine épidémie de grippe saisonnière. On déplore le manque de coordination, de personnel, voire même de compétence dans les urgences des hôpitaux.

‎Je suis allée aux urgences ce mois-ci. Deux fois. Avec un bébé fiévreux. Non seulement je n’ai pas attendu, mais tout le monde a été sympa. S’il est vrai que j’ai dû répéter au moins dix fois la raison de ma visite, j’ai eu droit à chaque fois à la même qualité d’écoute. La deuxième fois, j’ai été acheminée rapidement vers le service pédiatrique. À l’étage, on nous a octroyé une chambre avec deux lits : une antiquité métallique et un lit flambant neuf, offert, indiquait une petite pancarte, par la fondation du Canadien pour les enfants. L’ensemble faisait pitié. Le contraste était choquant. Le lit métallique aurait paru moins obsolète sans la généreuse donation du Canadien. C’était l’image même d’un système de santé qui, d’une part, doit composer avec des moyens de plus en plus maigres, mais qui, de l’autre côté, peut compter sur la charité de fondations privées pour palier à certains manques. Sauf que le coup d’œil, loin de produire  l’impression que les choses marchent mieux comme ça, trahit le manque d’unité dans la vision.

Outre les médias qui critiquent de plus en plus les institutions publiques et nous les présentent comme des épaves, il y a une autre tendance qui m’énerve : la présence bien visible de fondations privées et de corporations entre les murs des hôpitaux. Comme si on nous disait : « Hey, le contribuable, tu penses que c’est avec tes taxes qu’on pourrait se payer ça ? Eh non, c’est BMO qui a payé pour ton lit ! Penses-y ! » C’est le reflet de cette droite déprimante qui n’arrête pas de réclamer l’intervention du privé pour secourir notre pauvre système de santé. Cette droite qui parle sans cesse d’alléger la structure de l’état et de déléguer aux entreprises la gestion de nos institutions. Cette droite qui dit moins fort qu’elle a déjà une liste d’amis bien intentionnés qui ne demandent qu’à récolter ces précieux contrats. Cette droite qui entretient le pessimisme et dépeint le gagne-petit comme un faible. Cette droite qui veut ériger le riche en roi et maître de la société de demain.

Même si mes impôts doivent augmenter, même si je dois rédiger des tonnes de paperasse pour trouver un médecin de famille, même si le lit d’hôpital sur lequel je finirai mes jours doit être vieillot et étriqué, je préfère confier ma santé à des bureaucrates qu’à des hommes d’affaires préoccupés uniquement par le profit. Je ne crois pas ceux qui prétendent que le jour ou plus de patients pourront être acheminés vers des cliniques privées, il y aura une meilleure gestion des services publics fournis aux moins biens nantis. Je pense plutôt que ce sera le début de l’hémorragie des professionnels vers le privé, et l’instauration d’un système à deux vitesses où les pauvres attendent des soins quand les riches passent devant.

Aux médias qui se plaisent à répandre la perplexité à coup de constat accablant sur les urgences, j’aimerais rappeler que nous sommes tous au courant que la grippe saisonnière frappe à chaque année, que la gastro nous guette et que les accidents de la route sont nombreux. Devons-nous pour autant jeter la pierre au service qui a le mérite de gérer ces petites catastrophes ? Au contraire, je crois que nous devrions accepter que la souffrance est un passage obligé, nous compter chanceux d’avoir un système équipé pour le rendre moins pénible et nous immuniser contre la perplexité des médias et de la droite.


Nous les princesses

Il y a eu, en 2011, une très belle campagne de publicité pour le parfum Angel de Thierry Mugler, où Eva Mendez entonne The windmills of your mind. Je pense sincèrement que les concepteurs de ce spot publicitaire savent pertinemment que la chanson de Michel Legrand, même traduite, interpelle toutes les petites filles qui ont regardé Peau d’âne étant petites, et qui, devenues adolescentes, ont pleuré avec Catherine Deneuve sur le quai de la gare de Cherbourg.

Je suis de celles qui ne jurent que par les films chantés où tout est chorégraphié, assorti, composé et calculé dans les moindres détails. Je suis de celles qui croient que la rencontre entre Jacques Demy et de Michel Legrand est la plus belle rencontre du siècle. Je suis de celles qui chantent la chanson du cake d’amour lorsqu’elles font un gâteau, et qui attendent leur prince une fois le gâteau terminé.

Le jour où j’ai rencontré l’homme de ma vie, j’avais fait connaissance, le matin même,  avec Delphine, Solange, Maxence, Yvonne, Andrew Miller et Monsieur Dame, les personnages des Demoiselles de Rochefort. Après coup, j’ai eu l’impression que le film faisait écho à l’épilogue heureux de mon existence, puisque comme tous les personnages du film, j’avais trouvé l’amour.

Mais il faut savoir que le cinéma de Jacques Demy n’est pas qu’un assortiment de bonbons dont la saveur passe aussitôt le sucre évanoui. Chez Demy, tout est plus juste et nuancé qu’il n’y paraît. Les demoiselles de Rochefort, c’est aussi l’histoire d’artistes qui attrapent ou ratent certains rendez-vous de la vie, à commencer par Yvonne, qui a perdu l’amour deux fois et passé sa vie à faire des frites pour faire de ses filles des érudites : Solange, qui vit de leçons de solfège, et Delphine, qui enseigne la danse. Il y a aussi Andrew Miller, le musicien qui a réussi, sans trouver l’amour; et son pendant, Monsieur Dame, musicien converti en vendeur de pianos, qui a connu l’amour et l’a perdu. Finalement, il y a Maxence, qui a peint la femme idéale et qui la cherche encore. Or le récit se conclut sur la rencontre entre Andrew Miller et Solange, les retrouvailles entre Yvonne et Monsieur Dame, mais reste flou sur ce qu’il advient de Maxence et Delphine. On voit seulement Maxence monter dans le camion où Delphine est entrée quelques instants avant. Demy réserve à Maxence et Delphine le destin le plus magnifique, la recherche de l’idéal, et la découverte, sinon de l’autre, de leur véritable destin. Pourquoi, alors, les condamner simplement à un amour éternel, ou le leur refuser ? Le film s’achève donc sur cette rencontre suggérée, mais non réalisée.

Les films de Jacques Demy sont des histoires qui se racontent bien aux petites filles, mais qui ne déçoivent pas les grandes. Malheureusement, la musique de Michel Legrand sert aussi à vendre du parfum….et nous, les princesses habituées de croire que cette musique les guidera dans un monde beau, vrai, et élaboré avec intelligence, tombons joyeusement dans le panneau.


Moment automatiste

Au moment de dormir, je suis une grande artiste. Quelques minutes avant de sombrer dans le sommeil, j’arrive enfin à concevoir des choses qui n’existent pas. Des visages que je ne peux qu’avoir inventés. Des situations qui ne ressemblent à rien que j’aie consciemment connu. Des objets dont je n’arriverais même pas à dire à quoi ils servent. Des pensées inutiles, et souvent même, inopérantes. Des histoires tordues qui appartiennent à la fiction. C’est ce moment qui me fait réaliser combien, dans ma vie de femme me laisse peu à penser, peu à créer. Mon cerveau est rempli de pensées ordinaires, de notions utiles, de détails du quotidien, et quand j’arrive enfin à l’arracher à ses habitudes, il cherche le beau, pour se consoler de l’utile.

Or le beau laisse peu de place à l’imagination. Quand je me concentre sur une phrase de Proust ou une chanson de Barbara, quand je vais voir le dernier Almodóvar au cinéma, quand je profite d’une matinée de printemps ou d’une lumineuse journée d’hiver pour m’évader de la maison, je ne suis pas une artiste. Je me console simplement de ne pas avoir une vie suffisamment créative, ou trop fatiguante, ou pas assez gaie.

Ce que je vois avant de dormir est d’un autre ordre. Ça n’est ni beau, ni édifiant, même pas logique. Mais c’est vital. C’est pourquoi, au fil du temps, je me plais à être de plus en plus consciente de mon moment automatiste. Pas que je veuille comprendre. Mais j’aime regarder. Je me laisse porter par les images, à moitié endormie. J’essaie parfois d’émerger pour avoir une vue d’ensemble, ce qui a pour effet d’annuler le processus. Mais j’essaie quand même. J’essaie d’entrouvrir pour observer, dans l’entrebâillement, la totale inconnue qu’est la pensée libérée de toute contrainte logique ou esthétique. Et en même temps, d’appréhender une autre totale inconnue, moi. Un être créatif qui se réveille dans le minuscule interstice entre la veille et le sommeil.