Économie, consommation

Hochelaga, mon milieu de vie

C’est cette semaine que ce sont tenues les assises sur la gentrification à Hochelaga, au lendemain d’un festival contre la gentrification qui s’est tenu au Parc Hochelaga. Comme j’habite à un jet de pierre de l’endroit, j’ai exprimé mes craintes aux organisateurs de l’événement. Mais ceux-ci ont soutenu leur point de vue de façon juste et sans mépris, donc j’ai compris qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Par contre, le niveau d’échange sur les réseaux sociaux était préoccupant. Les  résidents vilipendaient les représentants mouvement anti-gentrification à coup d’ironie, de sarcasme et d’attaques personnelles. En gros, on leur reprochait d’être les représentants et les défenseurs de la misère sociale, alors que ceux-ci se démènent pour maintenir un niveau de vie acceptable chez les plus pauvres (en se battant pour maintenir les logements abordables et une offre commerciale économique, entre autres).

Je fais partie du clan des méchants, les jeunes familles propriétaires de condos récemment débarqués dans le quartier. Je suis une citoyenne engagée, le genre qui signale aux élus tout ce qui ne va pas, qui s’informe, qui discute. J’ai grogné sur les écoles, la gestion des matières résiduelles, l’aménagement, la circulation. Je ne lâche jamais le morceau. Sans être touchée par les problèmes de logement, je comprends donc ceux qui interpellent sans relâche les politiciens pour qu’ils interviennent afin de calmer la spéculation immobilière. Mais je dois l’avouer, ma fibre socialiste en mange un coup quand on me met dans le clan des propriétaires, capitalistes et fortunés, moi qui, il n’y a pas si longtemps, vivais dans la précarité. Moi qui ai été locataire jusqu’à 34 ans. Moi qui suis venue ici, comme pas mal d’autres, pour acheter à un prix raisonnable avec mon salaire de classe moyenne.

Les services publics ne sont pas à la hauteur à Hochelaga. Les rues sont mal entretenues, pleines de trous. Les parcs sont sales, les poubelles sont pleines. Trois écoles sont fermées à cause des moisissures. On meurt plus jeune dans l’est de Montréal qu’ailleurs sur l’île, parce que les soins de santé y sont presque inexistants. Depuis un an, j’essaie de modérer la circulation dans la ruelle commerciale qui jouxte mon condo, mais aucun règlement d’arrondissement ne me facilite la tâche, plutôt le contraire. Alors que les ruelles vertes fleurissent sur le Plateau et dans Rosemont, rien ne semble vouloir freiner la toute-puissance de l’automobile dans notre quartier. Dans ce sens là, Hochelaga reste et demeure un genre de far west où tout est permis. L’alcool coule à flot, tu peux acheter de la drogue tout le temps, et ne va pas te plaindre qu’il y a trop d’autos dans ta ruelle. Le consommateur, bien intentionné ou pas, est tout-puissant. Même s’il nuit à la qualité de vie des résidents. Frustrant.

Mais moi, c’est ici que j’ai choisi de vivre. Pour avoir les moyens de vivre, justement. Pour être à vingt minutes à pied de mon travail, de façon à passer plus de temps avec ma famille. Parce qu’il y a des commerces de proximité, parce qu’il y a des parcs. Parce que je ne me reconnais dans cet endroit qui n’est certes pas parfait, mais qui m’a donné la chance de sortir de la précarité et d’avoir enfin un petit quelque chose à moi: un milieu de vie. Parce que, en allant déposer ma fille à l’autobus tous les matins, je croise d’autres parents, d’autres travailleurs, des gens qui font maintenant partie de mon quotidien, de celui de mes enfants. Notre école sera prête le 21 juin, je discute avec le conseiller d’arrondissement pour apaiser la circulation sur ma rue, j’ai bon espoir que les choses s’améliorent. Hochelaga, c’est mon milieu de vie, parce que c’est ici que je suis devenue citoyenne. J’estime que revendiquer et exiger que les choses changent dans un certain milieu de vie permet de se l’approprier. C’est le degré zéro de la vie citoyenne. En ce sens, j’ai une certaine empathie pour les tenants du mouvement anti-gentrification, même si je fais partie du problème.

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1 réflexion au sujet de “Hochelaga, mon milieu de vie”

  1. Merci pour l’article et non tu ne fais pas partie du tout du problème… Tu fais partie des gens qui font des efforts et des sacrifices pour améliorer sa vie et celle des sa famille, c’est comme ça que je te vois 🙂 Encore merci.

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