Leçons d'écriture, Psychologie

Mes délires ordinaires

La tentation se présente à chaque année: recoudre ensemble les fils des années qui se sont défaits derrière soi. Faire une courtepointe avec les meilleurs bouts, et se dire que ça pourrait être ça, notre vie. Jouer dans les plaies ouvertes. Entendre le rire des amis qu’on a quittés. Essayer de comprendre, de mettre les choses bout à bout pour être capable de continuer.

J’ai parlé, dans un billet intitulé Camera Obscura, de l’analyse amorcée avec la naissance de ma fille. Pendant plusieurs semaines, je n’ai pu penser à rien d’autre qu’à elle. Alors que d’habitude je suis une personne qui réfléchit, qui se tracasse, qui fantasme, qui prévoit. Quand ça s’arrête d’un coup, il faut qu’une activité psychique prenne le relais. Résultat : mon site d’enfouissement intérieur s’est mis à projeter un déluge d’images, comme s’il avait attendu l’extinction complète de l’activité bouillonnante de ma vie pour faire entendre sa clameur souterraine. Dans un premier temps, ça n’a été que ça, un défilement d’images. Puis, à force d’y revenir, les images se sont se précisées, agencées, formant une constellation de plus en plus lisible, de plus en plus ordonnée. Je m’arrête moins aux contenus, aux situations, qu’aux figures qui apparaissent lorsqu’un rêve revient deux fois, cinq fois, dix fois sous différentes formes.

J’assimile le sens de certains événements auxquels je n’avais pas repensé depuis des années. Par exemple, cette dispute survenue entre mes parents et mon oncle lorsque j’avais neuf ans. Cette dispute qui a mis fin à nos fréquentations. Mon oncle habitait le même quartier que nous. À quelques rues. Mais après la querelle, ce secteur a cessé d’exister pour nous. Petite fille, j’ai évité cette rue; adolescente, j’ai changé de quartier; jeune adulte, j’ai déménagé dans une autre ville, sans même y penser. Jeune maman, j’ai rêvé à cette rue, toutes les nuits, durant plusieurs semaines. Au début, je l’embellissais pour ne pas affronter mon oncle, cet adulte vociférant dont les colères me terrorisaient. Puis je m’y perdais et découvrais un monde merveilleux dans la rue voisine. Dans mes derniers rêves, je ne rêvais plus que pour me perdre dans les rues avoisinantes et découvrir le merveilleux qui s’y cachait. M’arrêter chez la dame aux chats qui fait des tartes. Visiter une maison nouvellement construite. M’égarer dans le sentier qui fait office de ruelle et y découvrir un ruisseau. Apprendre qu’on a creusé un canal le long de l’aréna et qu’on y bâtit de vieilles demeures victoriennes. Trouver une boutique d’antiquités qui vend les meubles de mon enfance, ou une salle de bowling dont j’aurais ignoré l’existence durant toutes ces années. Plus d’oncle vociférant. Juste son quartier, sans lui, rempli de mes délires ordinaires. Du coup, je n’ai plus besoin de me réconcilier avec lui, parce que j’ai rendu le monde où il évolue complètement vivable, et c’est tout ce qui compte.

Et c’est tout ce qui m’intéresse, maintenant. Trouver mes vieux démons vivables en les incluant dans un petit conte de fées que je me raconte tous les soirs. Grâce à ma fille, je suis devenue une personne différente, et j’ose dire, meilleure. Puisque j’arrive à pardonner, et pas seulement dans des cas où les torts reviennent à d’autres. J’arrive aussi à me tolérer, moi. À assumer mes moins bons coups, à comprendre ce qu’ils ont eu de nécessaire. Recoudre ensemble les fils du passé. Faire une courtepointe pas si belle que ça, mais l’aimer quand même, parce que malgré tout, on arrive à tirer quelque chose de nos malheurs, et à faire des enfants qui devront comprendre à leur tour.

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