Archives mensuelles : janvier 2012

Nous les princesses

Il y a eu, en 2011, une très belle campagne de publicité pour le parfum Angel de Thierry Mugler, où Eva Mendez entonne The windmills of your mind. Je pense sincèrement que les concepteurs de ce spot publicitaire savent pertinemment que la chanson de Michel Legrand, même traduite, interpelle toutes les petites filles qui ont regardé Peau d’âne étant petites, et qui, devenues adolescentes, ont pleuré avec Catherine Deneuve sur le quai de la gare de Cherbourg.

Je suis de celles qui ne jurent que par les films chantés où tout est chorégraphié, assorti, composé et calculé dans les moindres détails. Je suis de celles qui croient que la rencontre entre Jacques Demy et de Michel Legrand est la plus belle rencontre du siècle. Je suis de celles qui chantent la chanson du cake d’amour lorsqu’elles font un gâteau, et qui attendent leur prince une fois le gâteau terminé.

Le jour où j’ai rencontré l’homme de ma vie, j’avais fait connaissance, le matin même,  avec Delphine, Solange, Maxence, Yvonne, Andrew Miller et Monsieur Dame, les personnages des Demoiselles de Rochefort. Après coup, j’ai eu l’impression que le film faisait écho à l’épilogue heureux de mon existence, puisque comme tous les personnages du film, j’avais trouvé l’amour.

Mais il faut savoir que le cinéma de Jacques Demy n’est pas qu’un assortiment de bonbons dont la saveur passe aussitôt le sucre évanoui. Chez Demy, tout est plus juste et nuancé qu’il n’y paraît. Les demoiselles de Rochefort, c’est aussi l’histoire d’artistes qui attrapent ou ratent certains rendez-vous de la vie, à commencer par Yvonne, qui a perdu l’amour deux fois et passé sa vie à faire des frites pour faire de ses filles des érudites : Solange, qui vit de leçons de solfège, et Delphine, qui enseigne la danse. Il y a aussi Andrew Miller, le musicien qui a réussi, sans trouver l’amour; et son pendant, Monsieur Dame, musicien converti en vendeur de pianos, qui a connu l’amour et l’a perdu. Finalement, il y a Maxence, qui a peint la femme idéale et qui la cherche encore. Or le récit se conclut sur la rencontre entre Andrew Miller et Solange, les retrouvailles entre Yvonne et Monsieur Dame, mais reste flou sur ce qu’il advient de Maxence et Delphine. On voit seulement Maxence monter dans le camion où Delphine est entrée quelques instants avant. Demy réserve à Maxence et Delphine le destin le plus magnifique, la recherche de l’idéal, et la découverte, sinon de l’autre, de leur véritable destin. Pourquoi, alors, les condamner simplement à un amour éternel, ou le leur refuser ? Le film s’achève donc sur cette rencontre suggérée, mais non réalisée.

Les films de Jacques Demy sont des histoires qui se racontent bien aux petites filles, mais qui ne déçoivent pas les grandes. Malheureusement, la musique de Michel Legrand sert aussi à vendre du parfum….et nous, les princesses habituées de croire que cette musique les guidera dans un monde beau, vrai, et élaboré avec intelligence, tombons joyeusement dans le panneau.


Moment automatiste

Au moment de dormir, je suis une grande artiste. Quelques minutes avant de sombrer dans le sommeil, j’arrive enfin à concevoir des choses qui n’existent pas. Des visages que je ne peux qu’avoir inventés. Des situations qui ne ressemblent à rien que j’aie consciemment connu. Des objets dont je n’arriverais même pas à dire à quoi ils servent. Des pensées inutiles, et souvent même, inopérantes. Des histoires tordues qui appartiennent à la fiction. C’est ce moment qui me fait réaliser combien, dans ma vie de femme me laisse peu à penser, peu à créer. Mon cerveau est rempli de pensées ordinaires, de notions utiles, de détails du quotidien, et quand j’arrive enfin à l’arracher à ses habitudes, il cherche le beau, pour se consoler de l’utile.

Or le beau laisse peu de place à l’imagination. Quand je me concentre sur une phrase de Proust ou une chanson de Barbara, quand je vais voir le dernier Almodóvar au cinéma, quand je profite d’une matinée de printemps ou d’une lumineuse journée d’hiver pour m’évader de la maison, je ne suis pas une artiste. Je me console simplement de ne pas avoir une vie suffisamment créative, ou trop fatiguante, ou pas assez gaie.

Ce que je vois avant de dormir est d’un autre ordre. Ça n’est ni beau, ni édifiant, même pas logique. Mais c’est vital. C’est pourquoi, au fil du temps, je me plais à être de plus en plus consciente de mon moment automatiste. Pas que je veuille comprendre. Mais j’aime regarder. Je me laisse porter par les images, à moitié endormie. J’essaie parfois d’émerger pour avoir une vue d’ensemble, ce qui a pour effet d’annuler le processus. Mais j’essaie quand même. J’essaie d’entrouvrir pour observer, dans l’entrebâillement, la totale inconnue qu’est la pensée libérée de toute contrainte logique ou esthétique. Et en même temps, d’appréhender une autre totale inconnue, moi. Un être créatif qui se réveille dans le minuscule interstice entre la veille et le sommeil.


J’ai raison….et j’essaie d’arrêter

Les jours où je travaille, je suis dans la rue à sept heures trente, et je marche d’un bon pas vers l’arrêt de bus. Dès que je dois me frayer un chemin entre les passagers, je suis frappée par le mal du siècle : j’ai raison. Et les autres ont tort. Il y a toujours quelqu’un qui se trouve sur mon chemin (et qui est forcément trop lent) ou quelqu’un qui pousse derrière (un malappris qui veut tout faire trop vite).

Dans le métro, il y a toujours des individus qui gardent les yeux rivés sur leur téléphone pour être sûrs de ne pas voir les autres et incidemment, ceux qui pourraient avoir besoin d’un siège (j’ai subi cette indifférence pendant les trois derniers mois de ma grossesse), ou des étudiants qui parasitent l’ambiance avec le son résiduel de leur iPod. Je n’ai pas fait trois pas dans le wagon que je sais tout ça à l’avance, et pourtant, chaque jour, je me le répète plus ou moins longtemps : quels connards. Une fois au bureau, je reçois une pluie de courriels et d’appels de gens qui ont raison. Et qui bien souvent, ont besoin de me montrer que j’ai tort de quelque façon que ce soit pour faire valoir à quel point ils ont raison. Dans l’espace de mon bureau, je m’autorise à avoir tort. Car le client a toujours raison. Et que je perdrais beaucoup trop de temps et d’énergie si je passais mon temps à avoir raison.

C’est seulement après avoir passé la porte de la maison que je m’autorise à avoir de nouveau raison. Et à être critique. Face à ceux qui se sentent dans le droit absolu et continuel d’avoir raison. De s’affirmer. De commencer toutes leurs phrases par « Moi, je…. ». C’est le mal du siècle. Il faut trouver quelqu’un à détester, à critiquer, exister contre quelqu’un.

J’essaie d’arrêter. J’essaie d’ignorer les blâmes qui n’en sont pas et de me montrer tolérante envers ce que j’aurais tendance à blâmer. Ça marche. Ça marche avec les plus cons, ceux qui se ridiculisent à force d’avoir raison et qu’on n’a qu’à laisser s’enfoncer. C’est ça de pris. Ça marche aussi avec les gens qu’on aime et à qui on donne le droit d’avoir tort parce qu’on sait pourquoi ils réagissent de la sorte, on leur donne en quelque sorte le droit de nous blâmer pour leurs défauts parce que c’est la plus belle preuve d’amour qu’on puisse donner à quelqu’un.

Le plus difficile, c’est d’abdiquer par rapport à la barbarie consensuelle. Parce qu’on dit que si on devient tolérant avec ceux qui ne cèdent pas leur place aux femmes enceintes, ceux qui ne lâchent pas leur téléphone des yeux, ceux qui parlent fort avec un écouteur dans l’oreille (vivre leur petite féérie intérieure en dépit de la politesse la plus élémentaire), ceux qui attendent leur droit de réplique avec des insultes à la bouche, ceux qui pensent que la consommation est un droit qui prime sur tout, bref, si on tolère le narcissisme dans ses formes les plus courantes, il n’y aura bientôt plus de raison d’appeler ça une société. Parce que ce sera chacun pour soi, tout le temps, partout, et que ce sera invivable.

J’ai envie de faire une campagne publicitaire, une journée nationale, une page Facebook, qui s’appellerait : « J’ai raison…..et j’essaie d’arrêter ». Pour donner un break à tout le monde.


Mes délires ordinaires

La tentation se présente à chaque année: recoudre ensemble les fils des années qui se sont défaits derrière soi. Faire une courtepointe avec les meilleurs bouts, et se dire que ça pourrait être ça, notre vie. Jouer dans les plaies ouvertes. Entendre le rire des amis qu’on a quittés. Essayer de comprendre, de mettre les choses bout à bout pour être capable de continuer.

J’ai parlé, dans un billet intitulé Camera Obscura, de l’analyse amorcée avec la naissance de ma fille. Pendant plusieurs semaines, je n’ai pu penser à rien d’autre qu’à elle. Alors que d’habitude je suis une personne qui réfléchit, qui se tracasse, qui fantasme, qui prévoit. Quand ça s’arrête d’un coup, il faut qu’une activité psychique prenne le relais. Résultat : mon site d’enfouissement intérieur s’est mis à projeter un déluge d’images, comme s’il avait attendu l’extinction complète de l’activité bouillonnante de ma vie pour faire entendre sa clameur souterraine. Dans un premier temps, ça n’a été que ça, un défilement d’images. Puis, à force d’y revenir, les images se sont se précisées, agencées, formant une constellation de plus en plus lisible, de plus en plus ordonnée. Je m’arrête moins aux contenus, aux situations, qu’aux figures qui apparaissent lorsqu’un rêve revient deux fois, cinq fois, dix fois sous différentes formes.

J’assimile le sens de certains événements auxquels je n’avais pas repensé depuis des années. Par exemple, cette dispute survenue entre mes parents et mon oncle lorsque j’avais neuf ans. Cette dispute qui a mis fin à nos fréquentations. Mon oncle habitait le même quartier que nous. À quelques rues. Mais après la querelle, ce secteur a cessé d’exister pour nous. Petite fille, j’ai évité cette rue; adolescente, j’ai changé de quartier; jeune adulte, j’ai déménagé dans une autre ville, sans même y penser. Jeune maman, j’ai rêvé à cette rue, toutes les nuits, durant plusieurs semaines. Au début, je l’embellissais pour ne pas affronter mon oncle, cet adulte vociférant dont les colères me terrorisaient. Puis je m’y perdais et découvrais un monde merveilleux dans la rue voisine. Dans mes derniers rêves, je ne rêvais plus que pour me perdre dans les rues avoisinantes et découvrir le merveilleux qui s’y cachait. M’arrêter chez la dame aux chats qui fait des tartes. Visiter une maison nouvellement construite. M’égarer dans le sentier qui fait office de ruelle et y découvrir un ruisseau. Apprendre qu’on a creusé un canal le long de l’aréna et qu’on y bâtit de vieilles demeures victoriennes. Trouver une boutique d’antiquités qui vend les meubles de mon enfance, ou une salle de bowling dont j’aurais ignoré l’existence durant toutes ces années. Plus d’oncle vociférant. Juste son quartier, sans lui, rempli de mes délires ordinaires. Du coup, je n’ai plus besoin de me réconcilier avec lui, parce que j’ai rendu le monde où il évolue complètement vivable, et c’est tout ce qui compte.

Et c’est tout ce qui m’intéresse, maintenant. Trouver mes vieux démons vivables en les incluant dans un petit conte de fées que je me raconte tous les soirs. Grâce à ma fille, je suis devenue une personne différente, et j’ose dire, meilleure. Puisque j’arrive à pardonner, et pas seulement dans des cas où les torts reviennent à d’autres. J’arrive aussi à me tolérer, moi. À assumer mes moins bons coups, à comprendre ce qu’ils ont eu de nécessaire. Recoudre ensemble les fils du passé. Faire une courtepointe pas si belle que ça, mais l’aimer quand même, parce que malgré tout, on arrive à tirer quelque chose de nos malheurs, et à faire des enfants qui devront comprendre à leur tour.