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Le sexe autour du monde ou la télé à l’ère du plaisir

Raffolant des séries documentaires de voyage sur TV5, j’ai suivi, depuis le début de sa diffusion, la série Le sexe autour du monde, en essayant de comprendre ce qui ne colle pas pour qu’une proposition aussi alléchante (un tour du monde à travers les mœurs sexuelles des habitants de différents pays) soit au final présentée de manière si peu intéressante qu’on en retire bien peu de plaisir. Qu’est-ce qui m’énerve le plus ? Est-ce que c’est l’allure de geek et le sourire gêné de Philippe Desrosiers, animateur et réalisateur, ou encore ses blagues maladroites destinées soi-disant à détendre l’atmosphère, mais qui ajoutent au côté déjà confus d’entrevues menées dans deux ou trois langues ? Est-ce la facilité de la mise en scène, impliquant des interviews menées des chambres à coucher où l’on sent que les couples embellissent leurs réponses pour livrer la marchandise devant une caméra trop présente, trop statique, à un animateur qui n’a pas l’air de se sentir à sa place ? Un peu, mais tout de même pas complètement. Ce qui gâche l’ensemble, en fait, c’est l’impératif de rendre ça l’fun, sexy, et pas sérieux pour deux sous qui finit par nous convaincre qu’en effet, l’émission est tout sauf bien documentée.

En fait, j’ai saisi ce qui me dérange à la deuxième émission, celle portant sur le Rwanda, où l’on décrit le gukuna, pratique qui consiste à étirer les petites lèvres. Foncièrement optimiste, l’animateur fait remarquer que la plupart des pays d’Afrique pratiquent l’excision pour inhiber le plaisir féminin, alors que la tradition rwandaise prône plutôt le contraire, la stimulation et l’élargissement des organes sexuels féminins, pour favoriser l’épanouissement du plaisir. Sauf qu’on apprend par les femmes interrogées que cette pratique, en somme assez douloureuse, est ritualisée et répandue au point que les mères obligent leurs filles à le faire dès l’âge de treize ans sans quoi elles ne trouveraient pas d’époux. Thèse validée par les intervenants mâles : une femme avec des petites lèvres de taille normale, ça n’est pas excitant pour un rwandais. Bref, si ailleurs le clitoris est obligatoirement retiré aux filles, au Rwanda, on te targue d’imposer aux filles d’élargir leurs lèvres. Sur le fond, je ne trouve pas ça mieux. Mais comme la recherche du plaisir semble guider notre infatigable reporter, il accepte ce sur quoi tout le monde a l’air de s’entendre : la sexualité rwandaise est orientée sur le plaisir féminin.

Même si depuis j’ai décidé de laisser une chance à l’émission et de voir tous les épisodes, derrière toutes les questions de Philippe Desrosiers, je vois le même désir de présenter le plaisir comme le point qui réunit toutes les cultures. Mais supposons une seconde que le sexe ne soit pas qu’une affaire du plaisir.

Prenons le Rwanda. J’ai été étonné que l’on parle de la sexualité des Rwandaises sans mentionner les viols pratiqués pendant le génocide. On ne veut évidemment pas évoquer des souvenirs douloureux dans une émission qui célèbre la diversité des plaisirs charnels. N’empêche, il y a seize ans, le pénis a été utilisé comme arme de destruction massive au Rwanda. Et l’on choisit ce pays pour tourner une émission qui porte sur l’expression du plaisir féminin…sans mentionner ce « détail ».

Dans l’épisode sur l’Inde, diffusé cette semaine, la donnée absente, c’est le ratio hommes/femmes de la population dudit pays. Soit 100 hommes pour 93 femmes. Comme en Chine, la famille indienne est soumise à une politique de limitation des naissances, dans une société où l’homme est roi et maître et où la femme est un fardeau financier. Quel sexe, selon vous, est favorisé ? On estime que sur un milliard d’Indiens, il manque environ 36 millions de femmes, éliminées par des avortements sélectifs et des infanticides. Résultat, la population est fortement masculine et les hommes en âge de se marier sont en mal de femmes. Les enlèvements et les viols sont fréquents. Question évacuée du propos, puisque le souci de donner une vue d’ensemble de la sexualité des Indiens s’efface derrière la nécessité de divertir.

Combien de questions cruciales peut-on évacuer tout en prétendant faire du documentaire ? Dans quelle proportion Philippe Desrosiers se considère-t-il journaliste, animateur, ou agent de divertissement ? Ça serait important de le savoir puisqu’il se pose en témoin et juge de ce qui est normal ou excentrique, tout en gardant sa candeur d’animateur de variétés. Personnellement, j’éprouve un malaise par rapport à cette culture de la candeur et du divertissement, où tout se mélange, information, opinion et plaisir, sans le savant dosage qui garantirait le succès de la formule.