consommation, société, Télévision

L’hiver est out

Hiberner : Passer l’hiver dans un état d’engourdissement. (Le Petit Robert)

Il y a un cumul de facteurs qui m’ont induite à détester l’hiver et à devenir ce que je suis, une petite bête grelottante qui s’enterre début décembre pour ne ressortir vraiment qu’en avril. D’abord, cette jambe cassée en ski alpin le 24 décembre 1988. Cet hiver-là demeure une exception dans mon enfance, puisque par la suite je me suis remise à pratiquer le ski de fond, la raquette, le patin et le traîneau jusqu’au milieu de l’adolescence. De toute façon, au Saguenay, l’hiver est si long et la nature si belle que se priver de sport d’hiver revient à ne rien faire du tout. C’est quand je suis venue vivre à Montréal, début 1995, que les choses se sont corsées. À part quelques excursions hivernales dans les Laurentides, j’ai cessé de pratiquer les sports d’hiver. Par contre, entre seize et trente ans, ma vie sociale exigeant d’innombrables heures à marcher dans les rues enneigées de Montréal, je n’ai pu me soustraire à ma condition d’animal hivernal.

Mais voilà, il y a eu un autre accident, fin 2008, lors de l’une de mes excursions saguenéennes avec mon fiancé. Je m’étais mise en tête de lui apprendre le ski de fond, et au bas d’une pente, il s’est écrasé de tout son poids sur son épaule gauche (ne laisse jamais tes skis s’emmêler, ça cause des fractures, lui avais-je dit) et l’a disloquée. Nous avons attendu les secours en grelottant, et au terme du sauvetage mouvementé en motoneige, j’étais convaincue que l’hiver était quelque chose de profondément dangereux. Depuis, j’ai cessé de faire du ski.

L’hiver 2009-2010 a été très tranquille et en ce début 2011, je me contente de couver ma chère progéniture en allant me dégourdir à la piscine lorsque j’ai des fourmis dans les jambes. J’éprouve quand même un certain regret de ne pas pouvoir, comme l’exigerait en temps normal mon emploi, me rendre en Gaspésie pour la Grande Traversée en ski de fond qui se tiendra en février. Enfin, espérons que ce n’est que partie remise.

Bref, depuis deux ans, l’hiver a cessé d’exister pour moi. Je me terre dans mon appartement en ne sortant que pour le strict nécessaire, repoussant toute excursion à la mi-avril, y compris celles qui impliquent de traverser le Parc des Laurentides, réputé infranchissable au moins jusqu’à Pâques – et encore.

Je ne suis pas la seule à nier l’existence de la saison froide. J’ai remarqué que même dans les séries québécoises, c’est plus souvent l’été – ou un entre-saison où l’on porte un manteau de cuir et une simple casquette – que l’hiver qui gèle les oreilles et les doigts, et qui force à porter un épais manteau et à couvrir toutes les extrémités de laine, en rendant la féminité tout aussi visible que celle d’une Afghane sous une burqa.  Il faut dire que l’hiver est tout aussi efficace que la religion la plus orthodoxe quand il s’agit de masquer la féminité. Je doute que la télévision, si friande de femmes ravissantes plus ou moins dénudées, se résigne à montrer la réalité montréalaise, des silhouettes difficiles à distinguer sous le duvet, des visages enfouis dans la laine, des cheveux camouflés sous la tuque. C’est pourtant la réalité quatre à cinq mois par année. Sans compter que l’hiver, les filles prennent du poids. C’est la nature qui veut ça. C’est un autre tabou télévisuel : la caméra n’aime pas les rondeurs. D’ailleurs elle grossit déjà.

En publicité, également, on ne vend l’hiver que sous forme d’excursions exotiques à Tremblant ou Québec, en vantant les charmes de la campagne. Pour les citadins, on se contente de chanter les charmes du Boxing day ou de la St-Valentin. Pas de mention de l’hiver qui fait rage dehors, sinon pour nous rappeler que c’est le temps de poser nos pneus d’hiver ou que l’heure est au cocooning…

Dans les médias du monde, cette année, l’hiver a pris des allures de crise humanitaire. Chaque soir, le journal de France 2 sur TV5 s’étendait lourdement sur les ravages de l’hiver. Routes bloquées, canalisations gelées, livraisons retardées, l’Europe paralysée. À Charles de Gaule, Heathrow ou Bruxelles, les voyageurs entassés comme des naufragés. Une vraie catastrophe. C’est sans parler des dégâts subis par la Gaspésie, le Bas-du Fleuve et les provinces maritimes. Et que dire des tempêtes qui balaient les États-Unis. Du jamais vu. L’hiver n’a vraiment pas la cote par les temps qui courent.

Bref, l’hiver est complètement out. Pas sexy, pas télégénique, pas vendeur, il ralentit nos déplacements ou notre frénésie de consommer. S’il permet de produire des nouvelles en abondance, ce n’est qu’en semant la terreur et la désolation. Ce n’est pas en regardant autour de moi que je risque de me remettre à aimer l’hiver. Ce n’est pas, non plus, avec une charge de six livres sur le devant du corps et des pieds qui refusent obstinément de s’élever à plus de deux centimètres du sol que je risque d’apprécier les trottoirs couverts de glace et de neige, ou les sports qui exigent que l’on se tienne en équilibre sur des lames de bois ou de fer. Et pourtant, j’apprécie la lumière et l’air vivifiant de l’hiver. L’hiver n’est peut-être pas télégénique, mais il est photogénique, surtout en forêt. J’ai encore un dizaine de semaines pour l’apprivoiser. Parions que l’arrivée d’Alice (ma petite doit naître d’ici trois semaines) me permettra de considérer la question sous un jour nouveau.

À suivre…

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