Cinéma, Philosophie, Psychologie, Santé, Travail

Le Maître Zen et la petite anxieuse

C’est une histoire que Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman) raconte à la fin de Charlie Wilson’s War. Charlie Wilson a accompli son objectif (battre froid aux Russes en Afghanistan) et bien que le pays manque encore d’hôpitaux, d’écoles et d’une démocratie digne de ce nom, il estime avoir bien joué son rôle. Avrakotos y va de cette fable : Un garçon de 14 ans reçoit un cheval pour son anniversaire. Les villageois s’exclament: « C’est merveilleux ! Un cheval !» et le maître Zen dit: on verra. Deux ans plus tard, le garçon tombe du cheval et casse une jambe, et les villageois de crier : « Une jambe cassée ! C’est affreux. » Le maître Zen dit: « On verra ». Ensuite, la guerre éclate et tous les hommes du village sont appelés au front, sauf le garçon qui ne peut se battre à cause de sa jambe. Et les villageois d’applaudir: « Magnifique ! »

On ne peut pas savoir si nos actes auront une issue heureuse ou triste. Il y a un an, en éternelle optimiste, je quittais un travail que je n’aimais pas en énumérant à mes supérieurs toutes les bonnes raisons que j’avais de ne plus travailler pour eux. Contre toute attente, on m’a fait payer ma désertion. On m’a annoncé que vu le ton provocateur sur lequel je l’avais annoncé mon départ, j’allais devoir renoncer à toute référence dans le futur. À la fin de cet entretien, on m’a escortée à mon bureau en me sommant d’emporter mes effets personnels et de quitter les lieux sans plus de cérémonie.

Sur le coup, et pendant les semaines qui ont suivi, j’ai réalisé ce qu’être honnie voulait dire, et cette douleur a engourdi tout le reste. J’en ai presque oublié que cette désertion était d’abord mon choix. J’ai perdu de vue un événement inestimable, la demande en mariage que l’homme de ma vie m’avait faite le jour avant que l’entretien ait lieu.

En l’espace de quelques semaines, j’ai perdu confiance en moi-même et gaspillé un temps précieux en lamentations. J’ai aussi souffert physiquement d’une irritation du colon due à l’anxiété. Mais progressivement, farniente aidant, ma santé s’est améliorée, ma relation amoureuse a repris sa place légitime et primordiale, et le mariage a été mis en chantier. J’ai trouvé un boulot que j’adore. Sans le savoir, à la fin de cet hiver-là, mon futur mari et moi avons conçu une petite fille. Tout s’est mis en place, tellement naturellement que j’ose croire à présent que non seulement j’ai fait le bon choix, mais que j’ai enchaîné les étapes exactement comme il le fallait. Mais ça, je n’aurais pas pu le savoir sans d’abord tomber du cheval.

Est-ce à dire que nous devons sortir indemne des drames que nous vivons ? Pas du tout. Cela, au contraire, nous apprend que la douleur fait partie de chaque apprentissage, de chaque progrès. La détresse de l’instant pendant lequel je me suis sentie totalement rejetée ne disparaîtra jamais. Mon corps en garde d’ailleurs le douloureux souvenir. L’émotion est toujours vraie et elle ne s’atténue pas avec le temps. Il restera toujours une petite partie de moi où perdurera cette sensation d’être niée, abandonnée. Or cette petite partie est maintenant une composante essentielle de ma personnalité. Je l’appelle affectueusement la petite anxieuse. Je ne sais pas encore quelle est son utilité, mais elle est bien là.

La petite anxieuse est toujours dans un coin, à observer ce qui se passe et à craindre que le pire ne survienne. Et sa comparse, l’éternelle optimiste, doit s’affirmer d’avantage pour me permettre garder le cap. L’optimisme est très à la mode de nos jours parce qu’il fait vendre dans un monde où le commerce est omniprésent. Mais je continue de croire que le Maître Zen adopte la meilleure position : la neutralité, non pas une neutralité indifférente, agnostique, mais une neutralité patiente, expectative, remplie d’espérance. Je pense sérieusement à installer un Maître Zen chez moi. Histoire d’exister plus paisiblement, quelles que soient les circonstances.

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