Mariage, Recettes

La tendresse et les pâtes

J’aime faire des pâtes à mon mari. Nous en mangeons presque tous les jours. Peu importe la recette, j’ai toujours droit au même sourire heureux quand je lui tends l’assiette fumante. Et au même baiser gourmand sur lequel je ne me fais aucune illusion : la bouche est déjà prête à recevoir la fourchette, elle ne fait qu’obéir au rituel du bonheur de manger.

Au-dessus d’un bol de spaghetti sauce bolognaise, aujourd’hui, j’ai déclaré : « Je t’aime fort et tendrement». La phrase l’a rendu suspicieux, sans qu’il avale pour autant une seule bouchée de travers. Entre deux bouchées, il me fait comprendre que l’amour passionné lui semble nettement plus puissant que l’amour tendre. Je me surprends alors à lui réciter presque d’un trait un credo auquel je n’avais pas même réfléchi: l’amour tendresse est nettement au-dessus de la passion. Quand on aime tendrement, on n’a pas besoin de faire l’amour, d’embrasser ou d’être collé à l’autre pour se sentir bien. On ne cherche pas à surveiller, à contrôler. On sent quand l’autre est dans la pièce. On sent son regard, son amour impalpable. On supporte mieux qu’il soit ailleurs, parce qu’on sait qu’il va revenir. On aime ses défauts. On l’aime même un peu plus quand ses faiblesses surgissent. L’amour tendresse est basé sur la connaissance de l’autre, l’amour passion se nourrit d’incertitudes. L’amour passion n’est pas plus fort, il est plus destructeur. Il repose sur des chimères, des instants fugaces, des paroles lâchées par hasard. Il s’alimente de rêveries et de coïncidences. Par chance, parfois, il aboutit à une union heureuse, quand il ne reste que la tendresse. L’amour tendre, lui, se bâtit au fil des affirmations, des engagements, des gestes concrets.

L’amour passion est comparable au chocolat; il fait vivre de brefs moments d’égarement délectables, aussitôt suivis d’une envie de recommencer; si on cède à cette envie à répétition, c’est l’écœurement garanti. L’amour tendresse est comme un bol de pâtes. On le respire pendant qu’il mijote, on le remue voluptueusement avant de le manger, et on s’en délecte à chaque bouchée. Il laisse une sensation agréable de satiété qui dure des heures. Et qui recommence jour après jour. Sans qu’on s’en lasse.

Fière de mon exposé, je peux enfin plonger ma fourchette dans mon bol devenu tiède. Et l’entendre me demander : «  Il reste des pâtes ? »

consommation, société, Télévision

L’hiver est out

Hiberner : Passer l’hiver dans un état d’engourdissement. (Le Petit Robert)

Il y a un cumul de facteurs qui m’ont induite à détester l’hiver et à devenir ce que je suis, une petite bête grelottante qui s’enterre début décembre pour ne ressortir vraiment qu’en avril. D’abord, cette jambe cassée en ski alpin le 24 décembre 1988. Cet hiver-là demeure une exception dans mon enfance, puisque par la suite je me suis remise à pratiquer le ski de fond, la raquette, le patin et le traîneau jusqu’au milieu de l’adolescence. De toute façon, au Saguenay, l’hiver est si long et la nature si belle que se priver de sport d’hiver revient à ne rien faire du tout. C’est quand je suis venue vivre à Montréal, début 1995, que les choses se sont corsées. À part quelques excursions hivernales dans les Laurentides, j’ai cessé de pratiquer les sports d’hiver. Par contre, entre seize et trente ans, ma vie sociale exigeant d’innombrables heures à marcher dans les rues enneigées de Montréal, je n’ai pu me soustraire à ma condition d’animal hivernal.

Mais voilà, il y a eu un autre accident, fin 2008, lors de l’une de mes excursions saguenéennes avec mon fiancé. Je m’étais mise en tête de lui apprendre le ski de fond, et au bas d’une pente, il s’est écrasé de tout son poids sur son épaule gauche (ne laisse jamais tes skis s’emmêler, ça cause des fractures, lui avais-je dit) et l’a disloquée. Nous avons attendu les secours en grelottant, et au terme du sauvetage mouvementé en motoneige, j’étais convaincue que l’hiver était quelque chose de profondément dangereux. Depuis, j’ai cessé de faire du ski.

L’hiver 2009-2010 a été très tranquille et en ce début 2011, je me contente de couver ma chère progéniture en allant me dégourdir à la piscine lorsque j’ai des fourmis dans les jambes. J’éprouve quand même un certain regret de ne pas pouvoir, comme l’exigerait en temps normal mon emploi, me rendre en Gaspésie pour la Grande Traversée en ski de fond qui se tiendra en février. Enfin, espérons que ce n’est que partie remise.

Bref, depuis deux ans, l’hiver a cessé d’exister pour moi. Je me terre dans mon appartement en ne sortant que pour le strict nécessaire, repoussant toute excursion à la mi-avril, y compris celles qui impliquent de traverser le Parc des Laurentides, réputé infranchissable au moins jusqu’à Pâques – et encore.

Je ne suis pas la seule à nier l’existence de la saison froide. J’ai remarqué que même dans les séries québécoises, c’est plus souvent l’été – ou un entre-saison où l’on porte un manteau de cuir et une simple casquette – que l’hiver qui gèle les oreilles et les doigts, et qui force à porter un épais manteau et à couvrir toutes les extrémités de laine, en rendant la féminité tout aussi visible que celle d’une Afghane sous une burqa.  Il faut dire que l’hiver est tout aussi efficace que la religion la plus orthodoxe quand il s’agit de masquer la féminité. Je doute que la télévision, si friande de femmes ravissantes plus ou moins dénudées, se résigne à montrer la réalité montréalaise, des silhouettes difficiles à distinguer sous le duvet, des visages enfouis dans la laine, des cheveux camouflés sous la tuque. C’est pourtant la réalité quatre à cinq mois par année. Sans compter que l’hiver, les filles prennent du poids. C’est la nature qui veut ça. C’est un autre tabou télévisuel : la caméra n’aime pas les rondeurs. D’ailleurs elle grossit déjà.

En publicité, également, on ne vend l’hiver que sous forme d’excursions exotiques à Tremblant ou Québec, en vantant les charmes de la campagne. Pour les citadins, on se contente de chanter les charmes du Boxing day ou de la St-Valentin. Pas de mention de l’hiver qui fait rage dehors, sinon pour nous rappeler que c’est le temps de poser nos pneus d’hiver ou que l’heure est au cocooning…

Dans les médias du monde, cette année, l’hiver a pris des allures de crise humanitaire. Chaque soir, le journal de France 2 sur TV5 s’étendait lourdement sur les ravages de l’hiver. Routes bloquées, canalisations gelées, livraisons retardées, l’Europe paralysée. À Charles de Gaule, Heathrow ou Bruxelles, les voyageurs entassés comme des naufragés. Une vraie catastrophe. C’est sans parler des dégâts subis par la Gaspésie, le Bas-du Fleuve et les provinces maritimes. Et que dire des tempêtes qui balaient les États-Unis. Du jamais vu. L’hiver n’a vraiment pas la cote par les temps qui courent.

Bref, l’hiver est complètement out. Pas sexy, pas télégénique, pas vendeur, il ralentit nos déplacements ou notre frénésie de consommer. S’il permet de produire des nouvelles en abondance, ce n’est qu’en semant la terreur et la désolation. Ce n’est pas en regardant autour de moi que je risque de me remettre à aimer l’hiver. Ce n’est pas, non plus, avec une charge de six livres sur le devant du corps et des pieds qui refusent obstinément de s’élever à plus de deux centimètres du sol que je risque d’apprécier les trottoirs couverts de glace et de neige, ou les sports qui exigent que l’on se tienne en équilibre sur des lames de bois ou de fer. Et pourtant, j’apprécie la lumière et l’air vivifiant de l’hiver. L’hiver n’est peut-être pas télégénique, mais il est photogénique, surtout en forêt. J’ai encore un dizaine de semaines pour l’apprivoiser. Parions que l’arrivée d’Alice (ma petite doit naître d’ici trois semaines) me permettra de considérer la question sous un jour nouveau.

À suivre…

Cinéma, Philosophie, Psychologie, Santé, Travail

Le Maître Zen et la petite anxieuse

C’est une histoire que Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman) raconte à la fin de Charlie Wilson’s War. Charlie Wilson a accompli son objectif (battre froid aux Russes en Afghanistan) et bien que le pays manque encore d’hôpitaux, d’écoles et d’une démocratie digne de ce nom, il estime avoir bien joué son rôle. Avrakotos y va de cette fable : Un garçon de 14 ans reçoit un cheval pour son anniversaire. Les villageois s’exclament: « C’est merveilleux ! Un cheval !» et le maître Zen dit: on verra. Deux ans plus tard, le garçon tombe du cheval et casse une jambe, et les villageois de crier : « Une jambe cassée ! C’est affreux. » Le maître Zen dit: « On verra ». Ensuite, la guerre éclate et tous les hommes du village sont appelés au front, sauf le garçon qui ne peut se battre à cause de sa jambe. Et les villageois d’applaudir: « Magnifique ! »

On ne peut pas savoir si nos actes auront une issue heureuse ou triste. Il y a un an, en éternelle optimiste, je quittais un travail que je n’aimais pas en énumérant à mes supérieurs toutes les bonnes raisons que j’avais de ne plus travailler pour eux. Contre toute attente, on m’a fait payer ma désertion. On m’a annoncé que vu le ton provocateur sur lequel je l’avais annoncé mon départ, j’allais devoir renoncer à toute référence dans le futur. À la fin de cet entretien, on m’a escortée à mon bureau en me sommant d’emporter mes effets personnels et de quitter les lieux sans plus de cérémonie.

Sur le coup, et pendant les semaines qui ont suivi, j’ai réalisé ce qu’être honnie voulait dire, et cette douleur a engourdi tout le reste. J’en ai presque oublié que cette désertion était d’abord mon choix. J’ai perdu de vue un événement inestimable, la demande en mariage que l’homme de ma vie m’avait faite le jour avant que l’entretien ait lieu.

En l’espace de quelques semaines, j’ai perdu confiance en moi-même et gaspillé un temps précieux en lamentations. J’ai aussi souffert physiquement d’une irritation du colon due à l’anxiété. Mais progressivement, farniente aidant, ma santé s’est améliorée, ma relation amoureuse a repris sa place légitime et primordiale, et le mariage a été mis en chantier. J’ai trouvé un boulot que j’adore. Sans le savoir, à la fin de cet hiver-là, mon futur mari et moi avons conçu une petite fille. Tout s’est mis en place, tellement naturellement que j’ose croire à présent que non seulement j’ai fait le bon choix, mais que j’ai enchaîné les étapes exactement comme il le fallait. Mais ça, je n’aurais pas pu le savoir sans d’abord tomber du cheval.

Est-ce à dire que nous devons sortir indemne des drames que nous vivons ? Pas du tout. Cela, au contraire, nous apprend que la douleur fait partie de chaque apprentissage, de chaque progrès. La détresse de l’instant pendant lequel je me suis sentie totalement rejetée ne disparaîtra jamais. Mon corps en garde d’ailleurs le douloureux souvenir. L’émotion est toujours vraie et elle ne s’atténue pas avec le temps. Il restera toujours une petite partie de moi où perdurera cette sensation d’être niée, abandonnée. Or cette petite partie est maintenant une composante essentielle de ma personnalité. Je l’appelle affectueusement la petite anxieuse. Je ne sais pas encore quelle est son utilité, mais elle est bien là.

La petite anxieuse est toujours dans un coin, à observer ce qui se passe et à craindre que le pire ne survienne. Et sa comparse, l’éternelle optimiste, doit s’affirmer d’avantage pour me permettre garder le cap. L’optimisme est très à la mode de nos jours parce qu’il fait vendre dans un monde où le commerce est omniprésent. Mais je continue de croire que le Maître Zen adopte la meilleure position : la neutralité, non pas une neutralité indifférente, agnostique, mais une neutralité patiente, expectative, remplie d’espérance. Je pense sérieusement à installer un Maître Zen chez moi. Histoire d’exister plus paisiblement, quelles que soient les circonstances.