Cinéma, société

Le Trotski: promesse à ma fille

Début décembre, j’ai loué, plus par curiosité que par cinéphilie, le film Le Trotski de Jacob Tierney. Et depuis, j’y pense souvent. Je pense à la spontanéité du personnage éponyme, à l’hostilité des adultes à son égard, à la méfiance que suscite son amour de la désobéissance organisée. Je pense à son besoin de contester successivement son employeur et son directeur d’école, à son tempérament de meneur qui lui permet de faire la conquête de ses collègues de classe et finalement de la femme convoitée. Et j’y vois, pour une fois, une image à la fois alarmante  et optimiste des défis posés à la jeunesse d’aujourd’hui.

Les éléments inquiétants se trouvent dans au moins deux scènes du shabbat chez les Bronstein : le frère aîné de Léon peste contre les idées de son cadet, et posé à côté de lui dans sa chaise, son mignon bébé est témoin de la scène de famille, impuissant. Tout laisse croire que le conformisme du père et du grand-père pèseront un peu plus lourd sur les épaules du petit dernier de la famille Bronstein. Et naturellement, j’interprète ce plan comme un signal que quelque chose se passera mal pour le bébé que je porte et qui devra un jour avoir une existence sociale. Quelle place occupera la génération future dans le monde des idées ? Sera-t-elle seulement équipée pour prendre position par rapport à l’Histoire ? Sera-t-elle écrasée par l’indifférence et le pessimisme ambiants ?

Heureusement, le film comporte de nombreux éléments encourageants qui mettent le défaitisme en échec. Qu’un héros adolescent plutôt gâté utilise la biographie de Léon Trotski comme modèle pour se rebeller contre ses parents, patrons et autres éducateurs est une idée franchement charmante. Combien de jeunes, aujourd’hui, se cultivent sur l’histoire des idées, et s’inspirent de révolutionnaires pour avancer dans la vie ? Certes, les révolutions que sème le jeune Léon Bronstein ne s’érigent pas, à priori, contre des situations injustes. Mais en plus d’être bien renseigné sur le marxisme, Léon le met en pratique. Qui, de nos jours et de surcroît à un si jeune âge, peut se vanter d’avoir mis ses convictions à l’épreuve de la réalité ? Et la réalité donne raison au jeune Trotski, puisque la répartie des adultes est franchement inquiétante : on refuse de l’entendre. Cela surprend, puisque que ses revendications sont en apparence non fondées, donc inoffensives. Quel danger représente-t-il, puisqu’il ne revendique rien de légitime ?

Renié par un père honteux de son fils socialiste, muselé par un directeur tyrannique qui lui refuse de former une association étudiante, Léon voit la légitimité de son combat prendre forme, et sensibilise petit à petit les médias, son avocat, puis ses collègues de classe. Comme quoi, il suffit d’une miette de révolte pour voir de quoi est faite la société. Voilà toute l’originalité de la thèse que pose ce film : jeune adulte, on ne se révolte pas forcément contre quelque chose, mais plutôt par besoin d’affirmation pur et simple. Et c’est en s’affirmant que l’on provoque, sinon le changement, la rencontre des idées, et que l’on forge notre identité. Honnêtement, c’est le postulat le plus optimiste que j’aie entendu cette année.

À la petite fille que je porte, je souhaite une jeunesse éclairée par des lectures inspirantes, peuplée de modèles édifiants, alimentée par des rencontres stimulantes, et, espérons-le, une société qui lui permette à la fois de s’épanouir et, à l’occasion, de se montrer assez sceptique pour avoir envie de l’améliorer. Je m’engage formellement à ne pas freiner systématiquement ses rébellions et à l’encourager à s’affirmer. Promesse écrite.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s