condition féminine, Littérature, Travail

Je pense à la poussière

J’ai grandi dans une maison nette et pimpante. Aussi, ça me fait toujours un peu mal, trente ans plus tard, de rentrer chaque soir dans un foyer plus ou moins propre, à peu-près rangé, et à bien des points de vue pas aussi bien organisé que celui où j’ai fait mes premiers pas.

Ma mère travaillait à la maison. Dès le matin, on montait à l’étage se vêtir, on faisait le tour des lits pour bien ramasser, et on passait un linge dans l’escalier en redescendant. Nettoyer était un jeu pour moi. Je la suivais pas à pas, et j’époussetais ce qui était à ma portée pendant qu’elle s’affairait dans la pièce. Pendant qu’elle cuisinait, j’imitais ses gestes en préparant un repas factice avec la vaisselle restante. Elle était efficace et créative et cuisiner n’était pas une corvée pour elle. Pareillement, pour moi, le quotidien était jalonné de tâches distrayantes qui s’accomplissaient dans l’allégresse. Néanmoins, plus le temps passait, et moins je sentais ma maman heureuse dans sa vocation de ménagère…elle est repartie à l’école, puis au travail, à l’âge où je découvrais la lecture, la soif d’apprendre et l’envie d’un travail plus intellectuel. Me voilà donc, à 31 ans, employée et aux prises avec une gestion domestique de plus en plus complexe, barbante et défaillante.

Nettoyer n’est plus un jeu, c’est une corvée. Et je ne parle pas ici de ma routine du matin qui consiste à faire mon lit, ma vaisselle de la veille et ma petite brassée de lavage avant de partir au travail, pas plus que je ne fais référence à mon retour en passant par l’épicerie et les trente minutes de préparation du souper. Je pense à la poussière qui s’accumule sans arrêt, des nombreux recoins où la saleté s’emmagasine et du nombre grandissant d’objets qui meublent mon domicile et qui ont sans cesse besoin d’être rangés, classés et entretenus. C’est toujours perdu d’avance, parce que même l’infime partie que j’arrive à accomplir sera à refaire éventuellement. Lorsqu’un nouveau meuble vient faciliter le rangement et ordonner l’appartement, il s’annonce inévitablement comme un hôte exigeant dont il faudra prendre soin. Le samedi est un jour de tergiversations, durant lequel je passe chaque moment à me demander quand j’aurai le courage de m’y mettre; la conclusion est l’inévitable séance de rangement et de nettoyage. Et je tiens ici à mentionner que mon partenaire fait sa part, en m’épargnant de sacrifier encore plus de temps à la routine électroménagère.

La gestion de l’habitat et du mobilier faisait partie des concepts que j’ai observés dans mon mémoire de maîtrise, qui portait sur la nouvelle policière d’Edgar Poe. Comme son contemporain Baudelaire, Poe voyait apparaître des principes poétiques à travers les choses les plus simples, d’où l’innombrable variété de ses œuvres fictionnelles. À chaque invention, à chaque idée, un archétype littéraire. La nouvelle policière est la fable du domicile, qui accumule des traces, des bris, des niches, où entre le détective pour déchiffrer un drame. Rien dans Le meurtre de la rue Morgue ne préfigure mon drame à moi, sinon une chose : l’anxiété du domicile, l’idée que rien ne rentrera jamais dans l’ordre, que rien n’est simple et que chaque solution entraînera un nouveau problème. À ma connaissance, aucun roman ne porte sur cette angoisse-là. Peut-être un monologue des Belles-sœurs, et une chanson de Tricot Machine. Mais pas de prix Goncourt. C’est trop déprimant, pas assez raffiné, et tellement commun.

Le travail accompli bénévolement, dans le foyer ou ailleurs, est pris en compte par statistique Canada; il porte le nom de travail invisible. Ça, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Invisible ! Je me souviens d’avoir vu des moutons de poussière dévaler les escaliers de l’unité à laquelle je travaillais au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine. La doyenne de notre département avait commenté en spécifiant que du temps des religieuses, il n’y avait pas de poussière à Ste-Justine. L’ironie, c’est qu’à présent que des préposés à l’entretien accomplissent un travail rémunéré, donc visible, on remarque tout ce qui était accompli du temps ou ce travail n’était pas comptabilisé. Le calcul est le même dans les foyers. Les enfants mangent moins bien. Leur éducation est déléguée au CPE, puis à l’école, et trop souvent, à la télévision et autres bidules électroniques. On ne peut pas blâmer leurs mères d’avoir souhaité, elles aussi, quitter le domicile et connaître la reconnaissance d’un véritable travail. On ne peut en vouloir aux femmes plus spirituelles de dévouer leur vie à un dieu qui n’exige pas qu’elles balaient et astiquent ses nombreux palaces. Car qui a envie de faire du travail invisible ? Néanmoins, cette désertion du travail invisible se traduit par un énorme déficit sur le plan social. Et personne n’a de solution à lui apporter. Que des compromis qui entraînent d’autres problèmes : le renoncement à un second revenu, le travail à temps partiel, les horaires atypiques ou carrément la pauvreté.

Tout bien considéré, je préfère partir fatiguée chaque matin et rentrer dans l’affolement que d’avoir à me soumettre aux diktats du domicile et d’en devenir l’esclave. Puis-je par contre regretter d’avoir à choisir entre du temps passé à m’amuser, me cultiver, me soigner, et les innombrables corvées de ménage, lavage, nettoyage, courses et entretien du domicile qui s’ajoutent aux heures de bureau, aux déplacements et aux incontournables activités mondaines qui caractérisent mon métier ? Le puis-je, moi qui accueillais mon prochain congé maternité comme une délivrance, pour apprendre en lisant Elle Québec que les femmes au foyer sont plus stressées que leurs consœurs et maris salariés ? Que les salariées qui sont mères sont plus stressées quand elles rentrent à la maison que quand elles sont au bureau ? Il n’y a pas d’issue. C’est perdu d’avance. Être invisible et stressée, ou visible et rongée de remords. Là est la question.

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