condition féminine, consommation, Littérature, société

Riverdale, bled anachronique

Ne me demandez pas pourquoi Betty et Véronica sont les meilleures amies du monde. Betty est douce, amène, conciliante. On lui souhaiterait de rencontrer l’âme sœur, et au lieu de ça, elle se tape l’opportunisme de Véronica. De milieu humble et de tempérament vaillant, Betty est le témoin muet de la vie splendide et paresseuse de Véronica. On se dit : mais va-t-en, va jouer plus loin, trouve-toi une vraie amie. Mais elle reste là, juste au cas ou Véronica déciderait, un soir, de se passer d’Archie. Et ça finit toujours par arriver. Betty prend alors sa revanche. Elle se dit, pourquoi pas moi. Elle ramasse un rendez-vous manqué, une robe oubliée, une opportunité de flirter avec la richesse et la célébrité.

Le temps est immobile dans le monde d’Archie. Soixante-dix ans de dessins, et pas une fois il n’a été question de changements climatiques, de progrès sociaux ou d’avancées techniques. La marijuana n’y a pas d’apparition dans les années 70, le New Wave n’y a jamais déferlé, même le méchant Reggie n’a jamais touché une ectasy. La seule drogue qu’aient touché les élèves de Riverdale High School, c’est le milkshake et le burger, qu’ils ne consomment que dans des snackbars, alors qu’aucun adolescent n’a commandé ça ailleurs qu’au McDo depuis 1984. Les gars jouent au foot et les filles sont meneuses de claques. Le sexisme est partout mais le féminisme n’existe pas encore. Le sport est roi et Betty ne va à la bibliothèque que pour étudier. Parce qu’il n’y a pas d’intellectuels à Riverdale. Que des stars.

Archie n’a pas marché en France, « probablement à cause de son caractère trop américain » nous apprend wiki. Pourtant, au Québec, la bd a fait un tabac. Pas un bungalow, ni un chalet, ni une cour d’école qui ne possédât sa petite bibliothèque de comics. Et la frénésie Archie fait toujours rage. Suffit que je voie traîner le coin d’une de ces petites revues pour que je me trouve une raison de m’enfermer dans la salle de bain pour au moins une demi-heure. Tout le monde a son Archie caché quelque part au fond d’un garde-robe. Bien après que j’aie côtoyé Jack Kerouac et William Faulkner, l’américanité naïve de la bande de Riverdale m’interpelle encore. Cette idée qu’à tout moment, la célébrité et la beauté se pose au milieu du « vrai monde » et lui prêter un peu de sa noblesse et de son clinquant.

À quatorze ans, déjà, je savais que de manger du junk food n’était pas sans conséquences ; que la richesse ne tombait pas sur la classe moyenne comme la petite vérole sur le bas-clergé breton ; que les garçons qui sortent avec une autre, ne retournent pas vos appels, qui vous voient uniquement pour ne pas être seuls, ne vous aiment pas ; que les grosses voitures avaient un prix. Je savais que la célébrité ne flirtait pas avec les petites brunes potelées qui vivent à Arvida, et plus tard, à PGL, j’ai appris que les petites filles riches ne traînaient pas avec les plus pauvres. Et pourtant, je trouvais étonnamment rassurant et divertissant que des adolescents, même fictifs, vivent ces choses-là.

Ainsi est fait le rêve américain. Même si on est loin de l’approcher, même si on n’y croit pas pour nous-mêmes, même si au fond, on se dit : ça n’arrive qu’aux autres, on le garde à proximité, juste au cas où la recette existerait quelque part. Betty, elle, l’a trouvé en la personne de Véronica. Heureusement, elle ne sera jamais vieille ni amère, ni moulue par les regrets. Elle restera toujours la jeune naïve qui attend son tour. J’ai beaucoup moins de chance ; j’ai plusieurs cheveux gris, je n’habite plus Arvida mais je suis toujours brune et potelée. Je n’ai pas attendu mon tour pour vivre une vie rêvée ; j’ai plutôt empoigné celle qu’on m’offrait à pleines mains, si peu glamour soit-elle. Par contre, je me garde toujours un Archie dans mon jardin secret pour me rappeler que même si les années passent, il y a sur la terre un petit coin d’anachronisme appelé Riverdale, où les choses sont simplissimes et ravissantes. Juste au cas où ça finirait par arriver pour vrai.

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