consommation, société

Passer le temps

« Tu n’écris plus? » me dit-on immanquablement ces jours-ci. Je me le dis à moi-même aussi. Tous les jours. Mais que voulez-vous, mon emploi du temps s’est transformé. Je travaille. J’utilise donc la plus vieille excuse du monde pour ne pas faire les choses que je juge essentielles.

Sans autre préambule, j’y vais d’une confession sur une décision qui m’est restée sur le cœur. Quelques temps après mes débuts en relations de presse, j’ai refusé une entrevue pour un poste d’animatrice à Radio-Canada. Je ne l’ai pas avoué à beaucoup de monde, à part à mon fiancé. Son verdict : Chicoutimi, trop loin. J’ai donc utilisé sa sentence comme prétexte pour décliner une offre qui m’embêtait beaucoup. En fait, je me sentais rescapée de justesse des eaux houleuses de la recherche d’emploi, je ne voulais tout simplement pas y retourner. Je ne pouvais pas m’absenter d’un travail que j’aime pour revivre le grand émoi de l’entretient d’embauche. Ceux qui m’ont connu du temps de Cinéfix connaissent ma passion pour le micro. N’ayez crainte, j’y reviendrai. Mais le temps n’est pas encore venu. Ce qui m’amène à mon propos principal : le temps qui passe.

J’ai passé deux ans à ne vivre que pour le septième art. Je n’ai pourtant éprouvé aucun regret en délaissant mes projections quotidiennes pour un petit bureau gris que j’allais quitter à son tour au bout d’un an. Par contre, je me languis toujours des studios de CIBL, de la discothèque et du fouillis convivial qui régnait dans la salle de presse. Je m’ennuie des vendredis soir où j’arrivais à la station exténuée, mais convaincue que j’allais accomplir la tâches la plus cruciale de la semaine; communiquer à mes auditeurs (combien étaient-ils ? 20 ? 100 ? 500 ?) ma revue de cinéma, avec Mesdames Pinsonneault, Lussier, DiLoreto, Djogo ou Landré. Une équipe de filles. Une bouteille de vin qu’on servait dans des tasses à café. Une bonne quinzaine d’heures de préparation, de films, d’entrevues, de lecture. Et une façon foutrement intéressante de passer le temps. À cette époque, j’investissais la plus large part de mon temps dans une passion dont je ne pouvais pas vivre, et le reste du temps, je gagnais ma vie du mieux que je pouvais. Mais le temps passait, et je n’avais occupé que des postes temporaires, de petits mandats qui s’accumulaient dans mon CV sans former un tout cohérent.

Pour moi, le passage à la trentaine a été le moment crucial où j’ai décidé de me consacrer à temps plein au travail. J’ai eu envie de stabilité, j’ai saisi les opportunités qui se présentaient. Je fais maintenant carrière en communications, l’objectif étant bien sûr de pratiquer un métier et d’en vivre le mieux possible. Reste la question délicate du temps qui passe. Du peu de temps qu’on a à investir dans nos passions quand on travaille quarante heures semaines, et qu’on occupe nos temps libre à manger, dormir, marcher et faire des courses. Comment, alors, trouver le temps d’écrire, de lire, de rédiger un programme électoral pour une campagne que je ne ferai sans doute jamais, de réécrire mon mémoire de maîtrise pour qu’il soit publiable ? Comment esquisser un projet d’un voyage, voir un mauvais film, lire une bande dessinée, tester une recette ?

Comme je n’ai pas encore d’enfants, je me garde les samedis pour profiter du temps qui passe. L’exercice consiste à s’asseoir chez soi ou dans un café, avec une tasse de thé et un journal, et de lire sans lire, de regarder ce qui se passe autour, de parler de tout et n’importe quoi avec amie, sœur, ou fiancé. C’est le cadeau que je me fais : je me donne du temps. De la vitrine du Première Moisson, hier, j’ai remarqué qu’à part deux ou trois flâneurs, les gens qui déambulaient sur Mont-Royal paraissaient tous occupés à faire des courses ou à se rendre quelque part. Curieusement, ce sont les parents avec des petits en âge de marcher qui m’ont laissé l’impression d’avoir lâché prise, d’avoir renoncé à avancer à une bonne cadence pour procéder à un ixième achat. Leurs petits flânaient et leur apprenaient à ralentir. J’ai aussi aperçu deux amoureux trop fascinés l’un par l’autre pour prendre conscience de la marchandise environnante. Ils faisaient tache au milieu des passants occupés à acheter du vin, du pain et des articles ménagers.

Ma collègue et amie Martine DiLoreto a écrit sur la question du temps : « Est-ce qu’on le consomme, l’investit, l’emploie, le gagne, ou on le laisse passer tout simplement ? » La valeur du temps est-elle une bête question de chiffres? Le temps investi à CIBL m’a tant apporté. Je pèse également la valeur de celui que j’emploie en ce moment même à pratiquer un chouette métier, tout en mesurant mon déficit de temps libre. Je pense aussi à une année perdue à dans un travail que je n’aimais pas. Une expérience amère qui m’a enseigné une chose inestimable : ne jamais perdre son temps, même pour de l’argent.

Publicités

2 thoughts on “Passer le temps”

  1. Beau paragraphe sur les amazones de l’écran Marianne! Merci!

    Quand Martine t’a-t-elle partagé cette phrase remplie de sagesse?

    En effet, plutôt difficile de jumeler travail à temps plein et projets personnels. Moi, je ne pense pas que j’en serais capable. Mes projets professionnels ne sont pas encore tout à fait clairs, mais je m’oriente vers le travail autonome je pense pour me permettre une flexibilité d’horaire et idéalement moins d’heures de travail par semaine. À suivre…

    1. Je pense que Martine avait inclus cette réflexion à sa biographie dans le descriptif de l’émission, bien que je n’aie pas retrouvé la citation exacte. Si je me souviens bien, à l’époque elle travaillait à un projet de TELUQ sur la gestion du temps. Elle a toujours eu un point de vue intéressant sur la question.

      Je comprends tout à fait ta conception du travail. Vive la flexibilité ! J’espère que tu trouveras le rythme idéal entre tes projets professionnels et personnels.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s