Leçons d'écriture

Conversations intimes

Ceux qui trouveront le ton de ce blogue trop intime ne s’étonneront pas d’apprendre que derrière mes histoires racontées au je, il y a une vingtaine d’années d’une écriture moins organisée, plus intimiste, une conversation perpétuelle avec moi-même, bref, un journal, commencé à l’âge de neuf ans, détruit à quatorze et continué depuis en de nombreux cahiers actuellement posés dans ma bibliothèque.

Or le journal intime n’a pas la cote chez tous les intellectuels. Je me souviens que mon directeur à la maîtrise avait une fois dit en classe que c’était une simple habitude popularisée au dix-neuvième siècle, en minimisant les qualités éminemment littéraires de cet usage. Néanmoins, je pense que le journal dénote, sinon un talent littéraire, un rapport privilégié à l’écriture. Car c’est un privilège que d’être animé par ce besoin de se raconter. Ceux qui osent comparer facebook et même la blogosphère au journal n’y comprennent rien. Le blogue est un travail d’écriture tourné vers le lecteur, et Facebook est une page émaillée de phrases destinées à attirer l’attention. Le journal est une conversation privée sans intention exemplaire ou publique.

Le journal rassemble les conditions minimales de l’apparition de toute œuvre littéraire. Tout d’abord, il demande qu’on ait une chambre à soi, dixit Virginia Woolfe. C’est-à-dire, de trouver à la fois la capacité et le moyen d’être seul. Construire une relation éminemment esthétique avec soi. La soigner, la travailler. Développer le sens du témoignage, la capacité d’observation, sinon des autres, du moins de soi. Proust à parlé, dans Contre Ste-Beuve, de cette propension des écrivains de son temps à aller dans le monde observer, une leçon qu’il s’est efforcé de suivre, jusqu’à ce qu’il comprenne que ce qu’il fallait surtout examiner comme écrivain, c’est ce que le monde extérieur provoque en nous. C’est ainsi qu’est né À la recherche du temps perdu, le plus bel exposé qui soit sur la mémoire. Je ne me prends pas pour Proust. Mais j’ai retenu la leçon.

Il y a quelques années, j’ai consacré plusieurs semaines à la lecture des nombreux cahiers du journal d’Anaïs Nin, une longue lettre entamée avec l’abandon du père, une relation à soi étalée sur des décennies, et j’ai achevé la lecture convaincue des qualités littéraires sinon de tous les journaux, du moins de celui-là. Une autre grande leçon de diariste m’a été donnée par le film Caro diario de Nanni Moretti. Prix de la mise en scène à Cannes en 1994, ce récit enseigne comment partir d’un simple exposé de ses peurs, de ses désirs, de ses frustrations, et construire un témoignage unique de la condition humaine, de l’Italie contemporaine, du rôle de l’artiste aujourd’hui, etc. Nin et Moretti m’ont appris qu’il arrive que nos conversations avec soi, basées sur un abandon, un manque, une maladie, une dépendance, ou une simple frustration fassent éclore une œuvre originale et nécessaire.

À une époque où on compte si peu de gens qui s’emploient à écrire à la main (voir J’sais plus écrire – Est-ce la fin de l’écriture manuscrite?), je suis encore fidèle à mes journaux. Il y a sûrement d’autres façons d’arriver à l’écriture que celle-là. Il y a probablement eu une mode des journaux intimes aux dix-neuvième siècle. Je suis certainement fleur bleue, je cultive un certain bovarysme. Au mieux, je deviendrai la prochaine Anaïs Nin. Au pire, j’aurai nourri, pendant vingt ans, une relation privilégiée avec moi-même, au fil de mes conversations intimes.

Mariage

Petit guide de la révolution à l’usage des futurs mariés

Je suis enfin sortie de l’âge de la famille, pour entrer dans celui de l’amour

J.M.G. Le Clézio

Hier, j’ai levé mon verre un nombre incalculable de fois à la fin de ma vie de fille. De sorte qu’aujourd’hui, j’ai traîné mon esprit vaseux le long des rues du plateau, en ressassant ce qui me restait de souvenirs de la soirée.

Cinq filles, quelques joujoux ménagers et beaucoup d’alcool. Au-dessus des nombreuses bouteilles vidées qui jonchaient la table, l’une d’elle m’a demandé : qu’est-ce qu’on fera le jour ou ne boira plus ? Et ensuite : qu’est-ce qu’ils font, les gens qui ne boivent pas ? Il y avait un tas de choses à répondre : ils prient, ils dansent, ils jouent du piano. Mais chez moi, le soir, on boit et on mange. Chez elle également. Et nous en sommes venues à une conclusion d’ivrogne : que veux-tu, on est faites comme ça. Allez, goûte-moi cette bouteille.

Si vous avez fréquenté ce blogue cet hiver, vous avez lu mon billet sur mon intestin fragile et les changements que j’ai dû apporter à mon alimentation. Mon amie avait lu ce billet et avait pensé : Marianne ne sera plus jamais comme avant. Elle ne picolera plus, ne bouffera plus. Le changement de cap annoncé avec l’arrivée du syndrome du côlon irritable dans ma vie n’était justement que ça, une révolution, c’est-à-dire un tour qu’on fait sur soi-même pour revenir au même point. Si bien que mes meilleures copines m’ont trouvée mûre pour une nouvelle cuite à l’issue de mon hiver d’artifice.

Parlons de l’autre révolution, la grande, celle de la robe blanche et de la promesse d’aimer quelqu’un pour la vie. L’exploit que je ne pensais jamais accomplir, celui d’arriver à conclure un pacte de fidélité viable avec un représentant de la gent masculine. J’ai eu droit, hier, à l’énumération de mes relations les plus saugrenues. Celle qui m’a amené à Paris rejoindre un producteur qui s’est avéré être un goujat de première, celle qui m’a liée à un homme qui aurait pu être mon grand-père, mon idylle avec un ancien étudiant de mon cours de cinéma, ma cohabitation avec un homme colérique, etc. Des histoires tragiques, de petits naufrages que  j’aurai le plaisir de raconter le jour où je me sentirai capable de contempler mon lamentable passé amoureux comme une belle fable tragicomique. À la vérité, je me guéris à peine du scepticisme que j’ai ressenti, et qui grandissait, à chaque fois qu’une relation se terminait. Il était alors agréable et pratique de me rappeler que tout était éphémère et qu’une nouvelle ère s’entamerait bientôt. Une idée qui me déplaît forcément aujourd’hui. Car les futurs mariés aiment bien croire qu’ils se sont tirés d’affaire pour toujours et que rien ne peut les séparer. Hélas.

C’est donc une autre révolution qui s’entame aujourd’hui. Un trajet circulaire pour lequel un copilote m’a été assigné. Et puisque cette révolution me ramènera, tôt ou tard, à ma solitude, dans ce monde-ci ou dans l’autre, je souhaite qu’elle soit longue et bénéfique.

consommation, société

Passer le temps

« Tu n’écris plus? » me dit-on immanquablement ces jours-ci. Je me le dis à moi-même aussi. Tous les jours. Mais que voulez-vous, mon emploi du temps s’est transformé. Je travaille. J’utilise donc la plus vieille excuse du monde pour ne pas faire les choses que je juge essentielles.

Sans autre préambule, j’y vais d’une confession sur une décision qui m’est restée sur le cœur. Quelques temps après mes débuts en relations de presse, j’ai refusé une entrevue pour un poste d’animatrice à Radio-Canada. Je ne l’ai pas avoué à beaucoup de monde, à part à mon fiancé. Son verdict : Chicoutimi, trop loin. J’ai donc utilisé sa sentence comme prétexte pour décliner une offre qui m’embêtait beaucoup. En fait, je me sentais rescapée de justesse des eaux houleuses de la recherche d’emploi, je ne voulais tout simplement pas y retourner. Je ne pouvais pas m’absenter d’un travail que j’aime pour revivre le grand émoi de l’entretient d’embauche. Ceux qui m’ont connu du temps de Cinéfix connaissent ma passion pour le micro. N’ayez crainte, j’y reviendrai. Mais le temps n’est pas encore venu. Ce qui m’amène à mon propos principal : le temps qui passe.

J’ai passé deux ans à ne vivre que pour le septième art. Je n’ai pourtant éprouvé aucun regret en délaissant mes projections quotidiennes pour un petit bureau gris que j’allais quitter à son tour au bout d’un an. Par contre, je me languis toujours des studios de CIBL, de la discothèque et du fouillis convivial qui régnait dans la salle de presse. Je m’ennuie des vendredis soir où j’arrivais à la station exténuée, mais convaincue que j’allais accomplir la tâches la plus cruciale de la semaine; communiquer à mes auditeurs (combien étaient-ils ? 20 ? 100 ? 500 ?) ma revue de cinéma, avec Mesdames Pinsonneault, Lussier, DiLoreto, Djogo ou Landré. Une équipe de filles. Une bouteille de vin qu’on servait dans des tasses à café. Une bonne quinzaine d’heures de préparation, de films, d’entrevues, de lecture. Et une façon foutrement intéressante de passer le temps. À cette époque, j’investissais la plus large part de mon temps dans une passion dont je ne pouvais pas vivre, et le reste du temps, je gagnais ma vie du mieux que je pouvais. Mais le temps passait, et je n’avais occupé que des postes temporaires, de petits mandats qui s’accumulaient dans mon CV sans former un tout cohérent.

Pour moi, le passage à la trentaine a été le moment crucial où j’ai décidé de me consacrer à temps plein au travail. J’ai eu envie de stabilité, j’ai saisi les opportunités qui se présentaient. Je fais maintenant carrière en communications, l’objectif étant bien sûr de pratiquer un métier et d’en vivre le mieux possible. Reste la question délicate du temps qui passe. Du peu de temps qu’on a à investir dans nos passions quand on travaille quarante heures semaines, et qu’on occupe nos temps libre à manger, dormir, marcher et faire des courses. Comment, alors, trouver le temps d’écrire, de lire, de rédiger un programme électoral pour une campagne que je ne ferai sans doute jamais, de réécrire mon mémoire de maîtrise pour qu’il soit publiable ? Comment esquisser un projet d’un voyage, voir un mauvais film, lire une bande dessinée, tester une recette ?

Comme je n’ai pas encore d’enfants, je me garde les samedis pour profiter du temps qui passe. L’exercice consiste à s’asseoir chez soi ou dans un café, avec une tasse de thé et un journal, et de lire sans lire, de regarder ce qui se passe autour, de parler de tout et n’importe quoi avec amie, sœur, ou fiancé. C’est le cadeau que je me fais : je me donne du temps. De la vitrine du Première Moisson, hier, j’ai remarqué qu’à part deux ou trois flâneurs, les gens qui déambulaient sur Mont-Royal paraissaient tous occupés à faire des courses ou à se rendre quelque part. Curieusement, ce sont les parents avec des petits en âge de marcher qui m’ont laissé l’impression d’avoir lâché prise, d’avoir renoncé à avancer à une bonne cadence pour procéder à un ixième achat. Leurs petits flânaient et leur apprenaient à ralentir. J’ai aussi aperçu deux amoureux trop fascinés l’un par l’autre pour prendre conscience de la marchandise environnante. Ils faisaient tache au milieu des passants occupés à acheter du vin, du pain et des articles ménagers.

Ma collègue et amie Martine DiLoreto a écrit sur la question du temps : « Est-ce qu’on le consomme, l’investit, l’emploie, le gagne, ou on le laisse passer tout simplement ? » La valeur du temps est-elle une bête question de chiffres? Le temps investi à CIBL m’a tant apporté. Je pèse également la valeur de celui que j’emploie en ce moment même à pratiquer un chouette métier, tout en mesurant mon déficit de temps libre. Je pense aussi à une année perdue à dans un travail que je n’aimais pas. Une expérience amère qui m’a enseigné une chose inestimable : ne jamais perdre son temps, même pour de l’argent.