Cinéma, Littérature

Ce qu’on possède et ce dont on rêve

Nabokov a longtemps été le seul auteur classé sous la lettre N dans ma bibliothèque. Il y a quelques années, les nombreux tomes qui composent le journal d’Anaïs Nin sont venus le rejoindre, suivis de Neruda et Nietzsche, complétés cette année par un titre essentiel de Frank Norris, McTeague (Les Rapaces en français). Paru en 1899, ce roman naturaliste, tout comme le film There will be blood que j’ai adoré,  est une allégorie archi réaliste de la société américaine; c’est une fable capitaliste qui parle d’individualisme, de lutte pour le bonheur, de cupidité. À travers l’histoire d’un couple, on observe la déchéance de la société moderne, la décrépitude que provoque le besoin de posséder.

Dès l’instant où Trina avait cédé et s’était laissé embrasser, elle lui était devenue moins précieuse. (…) Peut-être entrevoyait-il confusément qu’il ne pouvait en être autrement, que cela appartenait à l’ordre immuable des choses – l’homme ne désirant la femme que pour ce qu’elle lui refuse, la femme vénérant l’homme pour ce qu’elle lui abandonne. (Frank Norris, Les Rapaces, Paris, Phébus, 1990, p.77)

La suite de l’histoire renforce la thèse de l’auteur; Trina et Mac se marient, s’installent dans leur vie, et Trina, qui possède déjà une jolie fortune, l’économise et l’arrondit, tandis que McTeague rêve d’encaisser cette somme pour en jouir pleinement. Il rêve de dépenser, elle vénère chaque sou qu’elle économise. Plus il la supplie de céder quelques dollars, plus elle est avare de son argent, de sa beauté, de son temps. Une situation qui se dramatise jusqu’à l’effritement complet de leur amour.

La question de l’avoir est, d’après Frank Norris, inhérente aux genres; bien que je l’admette dans une certaine mesure, ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. Ce qui m’a frappé dans ce passage, c’est que c’est précisément la coexistence de ces deux pulsions inverses qui fait avancer. Aimer ce qu’on a, tendre à ce qu’on ne peut pas avoir. La littérature est remplie de ces personnages qui avancent, bercés par leurs illusions, sans la satisfaction quotidienne d’asseoir leurs espoirs sur du concret : Julien Sorel, Madame Bovary, Lucien de Rubempré, Anna Karénine. Des personnages qui connaissent une fin tragique, la plupart du temps. Mais qui continuent d’inspirer à travers les siècles. Parce qu’ils représentent l’essentiel, le désir, ce qui pousse en avant.

Les personnages contents et satisfaits de ce qu’ils ont ne peuplent pas les romans. Ce sont les bâtisseurs, les hommes d’affaires, mais aussi les salariés qui bouclent leur budget à chaque mois. Ils sont essentiels à la santé de la société. Ils peuplent les statistiques, donnent un outil de mesure aux gens qui cherchent le bonheur. Ils gagnent leur vie, avancent en âge et vivent en paix. Ils ne sont pas immortels, mais représentent le nécessaire, ce qui permet à la société de tenir, de durer.

Je me demande encore dans quelle catégorie je me place. J’ai indéniablement un pied dans le rêve. J’ai fait des études en arts. J’ai toujours mis la passion avant le besoin. Mais j’ai toujours une main qui s’agrippe fort au réel quand ma tête se perd en rêves et en illusions. Je ne suis pas heureuse sans idéal, sans espoir. Mais je ne peux pas supporter l’insécurité. En somme, je suis un peu McTeague, un peu Trina. Je profite de ce qu’on me cède, tout en continuant de rêver de la partie que je n’ai pas. Je pense que le contentement pur et simple, c’est la mort. La preuve, il n’y a pas de suicide dans un pays comme Haïti où la vie est un combat quotidien; mais il y en a énormément dans un pays nordique comme le nôtre où les gens sont bien nourris et relativement riches.

Mon pari est le suivant : on peut se procurer le nécessaire tout en gardant l’essentiel.

Je ne peux pas conclure sur McTeague sans parler du film qu’en a fait Erich Von Stroheim. Surtout compte tenu que cette adaptation s’est transformée en véritable allégorie des Rapaces.

En 1924, Stroheim a tourné Greed dans l’esprit de Frank Norris, avec de longs plans où la mise en scène organisait l’intrigue en maintenait le réalisme de l’action, souvent en décors et lumière naturelle. Il tenait à garder l’intégralité de l’intrigue de McTeague; son histoire comprenait toutes les péripéties et les intrigues secondaires du roman. La première version du film durait entre 10 et 12 heures. Stroheim procéda à une première coupe, en réduisant le film à six heures, suite à quoi il ne pouvait plus rien retrancher.

Pendant la postproduction, la Goldwyn Co. disparut dans la fusion qui donna naissance à la Metro Goldwyn Mayer. Goldwyn, qui avait démarré le projet, céda sa place à Louis B. Mayer. Sentant que son film allait passer par les ciseaux, Stroheim expédia son film à un ami qui le raccourcit encore de deux heures. Le film aurait alors pu être projeté en deux épisodes mais Mayer insista pour le raccourcir encore. Il en retira deux heures de plus et détruit le matériel restant. Von Stroheim ne se remit jamais de la disparition de son chef-d’œuvre.

On peut aujourd’hui se procurer une version DVD du film qui comprend des tableaux tirés des photos de tournages pour restituer les intrigues secondaires; on a aussi intégré les intertitres d’origine. Mais le director’s cut est perdu à jamais. Voilà un exemple extrême de ce qui se produit lorsqu’on laisse le nécessaire décider pour l’essentiel. Je trouve particulièrement cruel qu’un film d’une beauté inouïe qui se penchait justement sur la détérioration de la morale humaine pour cause de cupidité passe aux ciseaux à cause d’une rationalisation de l’industrie cinématographique.

Je vais continuer de désirer le chef d’œuvre que je ne verrai jamais, en me contentant de celui qui reste, comme un chien qui gruge un os. À suivre dans un prochain billet.

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3 thoughts on “Ce qu’on possède et ce dont on rêve”

  1. Bonjour,
    Frank Norris revient dans l’actualité de l’édition française avec deux livres en 2012 : « Les Rapaces » (Agone) et « Le Gouffre » (ed. du Sonneur).
    cordialement

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