consommation, Littérature

L’année de la consolation

En 2009, quasiment toute l’année, j’ai eu un travail que j’ai détesté. Pas à chaque moment, bien sûr. Mais à chaque jour, au moins une fois, j’ai pensé que je détestais mon travail. Cette conviction est devenue de plus en plus présente jusqu’à ce que je quitte pour de bon mon emploi, vers la fin novembre. Résultat, mon besoin de consolation est devenu de plus en plus pressant et a franchi des sommets inégalés. J’ai passé des heures à lire dans le bain. J’ai cuisiné d’innombrables plats pour moi et mon chéri. J’ai écouté la plus belle musique du monde pour me rappeler à chaque instant que je trouvais la vie merveilleuse. Et je me suis rendu compte que quasi tout le monde autour de moi avait besoin de consolation. Pas tout le temps, c’est sûr. Mais au quotidien, tous, nous posons des gestes qui dénotent un besoin de s’immuniser contre le stress, la laideur, la douleur, le chagrin, la routine. Et quand on se met à détester notre quotidien, quand tout ce qu’on aime devient un remède contre ce qui nous bouffe la plus grosse partie de notre vie, on se met à penser, probablement à travers notre perception malade, que toutes les habitudes servent à une seule et unique chose: consoler.

Voici quelques-unes des habitudes qui démontrent que « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier » (Stig Dagerman).

Le iPod

Le iPod est le meilleur antidote contre la laideur d’un trajet quotidien à pied ou en métro. Il crée un sentiment d’amener sa bulle partout avec soi, et procure un sentiment d’irréalité fort utile pour contrer la grisaille du quotidien. Malheureusement, il est tellement présent dans la vie de certains de mes compatriotes qu’il est en train de devenir un vrai outil de décrochage social. Dans certains cas, c’est de la pure isolation sensorielle, un refus net de goûter la vie sans la trame musicale qui lui ajoute perpétuellement ce petit quelque chose qui console. Le iPod, une consolation que j’ai saluée et utilisée, est en voie de devenir un anesthésiant sociétal.

La bouffe

J’adore manger et cuisiner. Mais je ne peux plus supporter que l’on veuille perpétuellement enjoliver le fait de bien cuisiner et bien manger. Signe des temps, les maudites publicités d’IGA dans lesquelles la madame a une cachette avec huit sortes de chocolat et où un monsieur fait du pâté chinois au canard et à la patate douce. Canard et patate douce, ciboire ! Il y a déjà une panoplie de recettes coûteuses et compliquées que l’on réserve pour les grandes occasions, est-ce qu’on peut garder ça simple quand on fait une recette évidente comme le pâté chinois ? On néglige déjà de cuisiner des tas d’aliments sains qu’on a sous le nez, a-ton vraiment besoin de manger notre betterave en carpaccio et notre pétoncle en verrine ? Vous faites chier avec vos présentations compliquées, quand on sait très bien que le québécois moyen mange sa soupe en conserve et qu’il ne sait même pas faire une béchamel. J’en ai marre, j’en ai vraiment marre. J’ai envie de lancer un mouvement gastronomique pour revenir aux choses simples. Des pizzas. Des tourtières. Des soupes. Du pain. Pis du pouding chômeur ! Faut manger trois fois par jour, par chez nous! Si je donne une verrine à mon chum à midi, il va en vider huit pis il va dire : t’as fait des pâtes ? Non, chéri, mais j’ai fait un carpaccio de betterave. Ça sonne comme une vengeance, vous ne trouvez pas ? Se nourrir est d’abord un besoin, ne l’oubliez pas. Administrée comme une consolation, la nourriture nous emmène sur la pente glissante de la surconsommation.

La littérature

Ma consolation préférée. Je n’arrive pas à lui trouver de défauts à celle-là. Elle est fidèle. Elle est douce. Elle est silencieuse. Elle se prend partout. Elle donne tout sans rien demander. Elle se livre parfois sans style et toute prête, mais sait dévoiler des trésors d’intelligence et de beauté. Elle m’emmène en voyage. Elle m’a ramassé en miettes lorsque je l’avais négligée. Elle m’a tout appris. Elle ne conduit ni à l’isolement, ni à la surconsommation. Les gens qui lisent sont beaux et intelligents (sauf peut-être Éric Zemmour et Denise Bombardier).

En 2010, je vous souhaite de consommer sans modération la plus belle des consolations : la littérature, que je ne saurais décrire autrement qu’en empruntant les mots d’Elsa Morante: « L’art est le contraire de la désintégration. Et pourquoi ? Mais simplement parce que la raison même de l’art, sa justification, son seul motif de présence et de survie, ou, si l’on préfère, sa fonction, est précisément là : empêcher la désintégration de la conscience humaine dans son quotidien, et épuisant, et aliénant usage du monde; lui restituer sans cesse, dans la confusion irréelle, et fragmentaire, et usée, des rapports extérieurs, l’intégrité du réel ou en un mot la réalité. » (Pour ou contre la bombe atomique, Paris, Gallimard, 1992, p.14)

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