Économie, Cinéma

Mes psychopathes préférés

L’année 2009 a été  celle des criminels à cravate. Si vous n’avez déjà lu l’excellent papier de Martin Croteau sur Cyberpresse (Le criminel en cravate a souvent un profil de psychopathe, 1er août 2009), courrez-y. De mon côté, j’ai aussi fréquenté de ces êtres manipulateurs et dénués d’empathie. Tous les psychopathes ne sont pas des criminels. Ils peuvent trouver des moyens tout à fait légaux pour servir leurs intérêts.

Vous avez peut-être appris à vos dépends que le monde actuel est un panier de crabes. Au nom du profit, pas mal de gens développent un mode de pensée en parallèle de leur système moral normal. Ils élaborent un langage propre au cadre de leurs fonctions, un langage dépersonnalisé qui convient aux situations dans lesquelles ils doivent se dissocier. Pas d’empathie, pas de remords. Mais beaucoup de vies détruites en toute légalité.

Juste pour le plaisir, j’ai mis en relief quelques-uns de mes psychopathes préférés. Au cinéma, s’entend.

Le charismatique

There Will Be Blood : Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) érige en absolu un principe simple : exploiter toutes les situations à son avantage. Tout ça avec un objectif bien précis, la croissance de son entreprise pétrolière. Le personnage a un certain charisme, mais il a surtout un plan, qui appliqué méthodiquement, abat devant lui tous les obstacles. Y compris les gens qui osent se placer au travers de son chemin. Son tic de psychopathe, c’est de marteler des phrases bien faites qui trahissent la nature automatisée, normalisée de sa pensée : « You’re a bastard in a basket ».

Le dissocié

Up in the Air. Ryan Bingham (George Clooney) a lui aussi un objectif. Atteindre 10 millions de milles de récompense en points de fidélité à des lignes aériennes. Il a trouvé une job ingrate qui sert son but, licencier des travailleurs partout aux États-Unis. Juste avant que Jason Reitman ne commence à tourner le film, la crise a éclaté. Il a donc modifié le scénario pour que son psychopathe soit confronté à la détresse sociale. Le film a pris un autre sens, il prend en compte l’aspect humain des congédiements. N’empêche, Ryan a développé tous les traits du psychopathe. Il est complètement dépersonnalisé, sa maison est vide de souvenirs, de photos ou de traits personnels, son habillement ne reflète rien sinon sa vie de pousse-crayon, son langage ne comporte aucune référence  émotionnelle. Son truc, c’est d’arriver à convaincre les gens qu’il congédie qu’il leur fait un cadeau et leur ouvre des portes. Son tic de psychopathe, c’est d’avoir développé un langage par lequel il arrive à se persuader de poser un geste généreux, alors qu’il fait précisément le contraire

La manipulatrice

It’s a free world. C’est peut-être parce qu’Angie est mère qu’on ne la classe pas tout de suite parmi les autres psychopathes. Techniquement, elle fait comme nous tous : après la perte de son emploi dans une agence de recrutement, elle se réinvente en s’ajustant à la sauvagerie du système néolibéral. Le problème, c’est qu’elle y adhère complètement en balayant la légalité du revers de la main sous prétexte que le système ne lui a pas fait de cadeau. À partir de là, elle monte son agence de recrutement, ce qui consiste à embaucher des légions de sans-papiers en se prenant une grosse commission et à acheminer ces esclaves vers des usines qui les exploitent. Son tic de psychopathe, c’est d’évoquer son propre droit au bonheur en arrachant le pain de la bouche des êtres les plus vulnérables de la société.

Voilà ce que j’ai vu de plus véridique sur le monde dans lequel nous vivons. Et malheureusement, tous les psychopathes n’ont pas la contenance de ceux que Paul Thomas Anderson, Jason Reitman et Ken Loach nous ont tricotés. Il y en a de plus ternes qui fonctionnent encore mieux. Le monde dans lequel nous évoluons est devenu le terrain de jeu de ces personnages à la carapace épaisse qui mettent leur talent au service de la tyrannie. La seule source de consolation pour le crabe à carapace molle que je suis, c’est d’aller entendre au cinéma ce que le réel n’offre pas : une histoire dans laquelle la misère sociale a une raison et une explication.

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