Archives mensuelles : janvier 2010

Le grand amour et ce qui vient avec

Après avoir assisté à l’octroi du Golden Globe de la meilleure actrice de soutien à Chloë Sevigny pour son rôle dans Big Love, j’ai loué la première saison de la série, dont je suis devenue une adepte. Au départ, je croyais que Big Love ne serait qu’une histoire de banlieue un brin plus décalée que Desperate Housewives. Rappelons que les quatre personnages principaux sont membres de l’Église Fondamentaliste de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours et forment une famille unie par la polygamie. Bill, le patriarche, partage donc son temps entre Barbara, Nickie, Margene et leur progéniture respective. Les femmes se traitent mutuellement comme des sœurs. Selon moi, tout l’intérêt de la série repose sur la représentation de cette prouesse de vivre une union aussi atypique dans une société où même les mariages monogames ne survivent pas à la recherche du bonheur individuel.

Étant moi-même sur le point de convoler en justes noces, je suis emballée qu’une série télévisée réfléchisse au sens du bonheur conjugal dans notre société profondément matérialiste. Dans le mariage, il faut d’abord envisager que le sentiment amoureux va inévitablement se transformer. Qu’après les quelques années qui suivent le coup de foudre, on vivra un amour différent qui n’est pas composé uniquement de dîners aux chandelles et de longues matinées au lit. Dans cette relation, il y aura des enfants qui nous volent des heures de sommeil, des amis qui aimeraient qu’on leur accorde plus de temps, des parents à visiter, des emplois qui défient notre capacité d’organisation, des appartements, des fêtes, des maladies, de grands malheurs et de petits bonheurs. Or, je remarque que la conception populaire du mariage est noyée dans le romantisme du plus bas niveau et que la représentation de ces noces en rose et blanc n’est conçue que pour accentuer l’événement lui-même, le couple qui le célèbre et l’aspect le plus superficiel de l’amour qu’ils se portent, basé sur leur bonheur, leur jeunesse et leur beauté. Or, quand deux personnes se marient, il faudrait qu’ils envisagent de s’aimer encore lorsqu’ils seront malheureux, vieux, moches et malades.

C’est pour ça que j’aime Bill et ses trois épouses. Leur histoire est conçue comme un conte social qui impose une réflexion nouvelle sur le sens du mariage : au-delà de l’amour que se portent les époux, le mariage fait partie d’un projet de vie qui perdure au sentiment amoureux dans sa simple expression romantique. Les défis du couple sont nombreux, et quand l’union est atypique, ceux-ci se multiplient. Qu’on pense seulement aux couples du même sexe, aux couples infertiles, aux couples interraciaux, aux couples ouverts, aux couples ne vivant pas sous le même toit, aux couples à la tête  d’une famille reconstituée. Si bizarre que soit la famille de Big Love, elle constitue un modèle pertinent pour réfléchir aux difficultés rencontrées par les couples à l’heure actuelle.

Pourquoi est-ce que je me livre à cette réflexion sur le mariage ? J’ai fait un tour au salon de la mariée cet après-midi, et que je n’y ai pas fait la moindre trouvaille susceptible de figurer au programme de ma noce. Je ne reconnais pas l’amour que je porte à mon fiancé dans cette déferlante de pâtisseries, de traiteurs, de robes et de services tous plus saugrenus les uns que les autres. Je ne comprends pas qu’on puisse enfermer une célébration si cruciale dans du tissus rose fait en chine et le couvrir de fleurs artificielles. Aussi, dans les prochaines semaines, je vais m’employer à faire le plan de cette cérémonie particulière qui initiera ma nouvelle vie.

Un dernier mot sur l’amour avant de conclure. Cette fin de semaine, j’ai assisté au spectacle Big 3rd Episode de Superamas à l’Usine C. Le spectacle multidisciplinaire propose une illustration stéréotypée des idées véhiculées par la musique, le cinéma et la télé. Les scènes jouées et filmées sont entrecoupées, notamment, de témoignages de Boris Cyrulnik et Jacques Derrida sur le traumatisme que constitue l’amour dans une société comme la nôtre, basée sur le bonheur personnel. En gros, le psychiatre et le philosophe décrivent un sujet paniqué par l’apparition du sentiment amoureux qui menace son autonomie, sa jouissance. Voilà qui est intéressant. C’est peut-être un début de réponse à la question que je posais dans le premier article publié sur cette page à propos des hommes québécois, et ça explique également notre propension à noyer le sérieux du mariage sous une montagne de taffetas et de confettis. N’empêche, c’est bien dommage.


Ces hommes en colère

Il était une fois une femme, appelons-la Marie-Hélène, qui vivait avec un homme colérique; appelons-le Frank. Sa vie était réglée pour parer à ses explosions quotidiennes de mauvaise foi. Dès le matin, elle avait pris l’habitude de se lever avant lui, pour ne pas obstruer la douche au moment où il se réveillerait. En outre, elle faisait le café pendant que lui faisait sa toilette. Beaucoup de café, parce qu’un jour il n’y en avait pas eu assez pour sa deuxième tasse et il avait été fâché, étonnamment fâché pour si peu. Même l’abonnement au journal était problématique. Elle l’avait pris parce qu’il avait l’habitude de l’acheter en partant travailler. Mais dès la première livraison il avait montré de l’irritation parce qu’elle l’avait ouvert devant elle au moment où il partait. « Tu dis l’acheter pour moi, mais ça ne sert à rien puisqu’au moment où j’en ai besoin tu es en train de le lire. » Elle avait dû se résigner à lui céder le journal au moment de son départ.

Après deux mois de cohabitation, elle avait cédé tellement de terrain qu’elle ne se sentait plus chez elle. Tous ses gestes étaient une défense contre une colère éventuelle. En plus de ses remarques négatives, il avait cessé de lui adresser les petits mots tendres que l’on se dit au début. « Ce repas est excellent » « Tu es vraiment formidable » « Je t’ai trouvée gentille ce matin » « Merci pour le support ». Bref, il s’était fondu dans son quotidien et l’avait totalement mise au pas. Maintenant il la prenait pour acquise. Comment avait-il réussi à faire si vite ? Elle avait peur. Pas peur de lui, mais de ses colères.

Néanmoins, un soir, elle avait pris son courage à deux mains et avait mis fin à cette relation, en lui disant avec sincérité : « La vie avec toi m’est insupportable. Tu es toujours en colère, et moi, je suis épuisée, je ne suis plus moi-même. » Les choses sont parfois bien faites. Si cette relation avait pu grandir doucement et s’épanouir avant qu’ils plongent dans le quotidien, elle aurait peut-être connu des moments forts avec lui avant que tout se gâte et qu’elle cesse de l’aimer. Mais ils s’étaient installés ensemble deux mois après leur rencontre et les hostilités avaient débuté aussitôt. Résultat, elle l’avait flanqué à la porte avec soulagement. Et lui, pour une fois, avait montré plus de surprise que de colère.

« Je vivais comme une femme battue », dirait-t-elle plus tard à ses amies. L’image qu’elle a alors en tête est celle du personnage de Julia Roberts dans Sleeping with my ennemy. L’histoire tragique de cette femme qui vit avec un homme violent obsédé par l’ordre. Elle est constamment mue dans la peur de recevoir une raclée en cas d’échec culinaire ou de cafouillage ménager. Marie-Hélène sait que Frank n’aurait jamais levé la main sur elle, mais le résultat était le même : elle vivait dans la peur qu’il soit mécontent et qu’elle en subisse les conséquences.

Démystifier la colère

À supposer qu’on aime son mari, comment sauver les meubles lorsque l’on vit avec un homme en colère ? La solution n’est certainement pas de céder à la peur, comme Marie-Hélène. Le dénouement du récit démontre que la seule fois où elle s’est montré sincère, elle n’a pas eu un retour négatif : elle a obtenu ce qu’elle voulait sans susciter de colère. Par ailleurs, toutes les concessions faites au bonheur de son partenaire ont été inutiles puisqu’il a reporté son agressivité sur d’autres objets. Ce qui nous permet de supposer qu’il n’était pas irrité à cause de la douche, du café ou du journal mais bien par autre chose : soit il n’aimait pas son travail et anticipait une journée difficile, soit il n’avait pas assez dormi, soit il avait bu une bière de trop la veille, ou toutes ces réponses, ou aucune; mais Marie-Hélène n’y pouvait rien. En revanche, elle aurait pu l’écouter s’il avait su s’exprimer adéquatement.

Ce qui m’amène une fois de plus à citer Dr Zilbergeld, l’auteur du livre The New Male Sexuality, chapitre 10, Expressing Yourself, p.134:

Parce que la colère est l’un des rares sentiments que les hommes se donnent le droit de manifester, elle se présente souvent pour masquer d’autres sentiments, particulièrement ceux qui pourraient les faire passer pour des faibles. C’est tellement plus facile de montrer de la colère que n’importe quel autre sentiment.

Le reste du chapitre porte sur les façons d’apprendre à reconnaître ses émotions et à les manifester adéquatement. « Je suis anxieux ce matin. Je déteste mon travail depuis quelques temps. » « Je me sens frustré de n’être pas reconnu pour mes efforts. » « J’ai peur de te perdre. » De petites phrases qui auraient pu éviter à Frank de passer ses nerfs sur Marie-Hélène et permettre à cette dernière de se lever quand il lui aurait plu pour boire son café tranquillement.

En lisant ce chapitre, j’ai aussi eu une pensée pour les femmes vitriolées au Moyen-Orient, notamment au Bangladesh, au Pakistan et en Iran. Les lieux où la domination masculine est passablement acquise sont ceux où les femmes subissent les traitements les plus violents. À croire qu’en admettant la domination masculine, en cédant notre liberté, on ne freine pas la colère des hommes. Pourquoi ? Parce que la colère n’est qu’une manifestation relativement vaine du large spectre émotif masculin. Et que socialement, y a énormément de travail à faire pour que les hommes s’expriment de toutes les façons possible, et que pour la colère ait une fin.

Équivalences au mot fâché : navré, affligé, attristé, consterné, désolé, abattu, coupable, anxieux, apeuré, angoissé, frustré, irrité.

Actualités : Le film La Domination Masculine prend l’affiche ce vendredi, 22 janvier, au Cinéma Beaubien.


Bernard Émond et la résilience

L’année est à peine commencée et j’ai déjà élu mon film préféré de 2010. La Donation, un film lumineux, porteur d’espoir.

Jeanne Dion, le médecin de La Neuvaine, se rend en Abitibi pour remplacer Dr Rainville, le généraliste d’une petite commune du Nord. « Votre salaire sera petit, mais vous gagnerez en humanité. Vous apprendrez à aimez vos semblables, à soulager leurs misères. Vous prendrez le temps de faire des visites à domicile parce que vous aurez une petite clientèle.» C’est ce que dit, à peu de choses près, Dr Rainville à Jeanne.

Au terme d’une visite, Dr. Rainville arrête la voiture au milieu de nulle part. Devant une mine qu’on a dissimulée en la surmontant d’un bosquet, Jeanne dit : « C’est beau ». Et Dr. Rainville : «C’est austère. Ça ne plaît pas à tout le monde. » C’est comme ça qu’on entre chez Bernard Émond. Avec sobriété, intelligence et une grande humilité. Et on l’écoute nous parler, avec une lenteur infinie, de charité, de miséricorde.

Plus tard dans le film, Dr Rainville lèguera sa pratique à Dr Dion. Voilà comment cette communauté s’organise. On y lègue, entre autres professions ou propriétés, les problèmes propres à toutes les petites sociétés : toxicomanie, le chômage, les problèmes familiaux. Et, doucement, on comprend de quoi est fait ce personnage qui évolue d’un désastre à l’autre.

On est à des milles de Slumdog Millionnaire, ce conte de fée nocif dans lequel la résilience est mise au service d’un individu qui ne souhaite que s’élever socialement et mettre en bloc la misère derrière lui. Dans La Donation, l’individu se réinvente par nécessité, avec et non contre la société. Sa capacité d’adaptation est renforcée par la certitude de faire œuvre utile. Ce n’est pas seulement admirable : c’est aussi foutrement utile par ces temps tragiques. Je pense à Haïti, à l’Afrique, à la crise, à la pauvreté qui gagne du terrain même dans nos pays nordiques.

La trilogie spirituelle de Bernard Émond est désormais complète; au passage, le cinéaste a déclenché une réflexion sur des valeurs que l’on croyait disparues; la tempérance, la charité, le renoncement. Et comme si de rien n’était, il m’a réconciliée avec mon héritage catholique.


Xavier Dolan ou les faux bons films

J’ai finalement vu J’ai tué ma mère hier. C’est une grosse déception. Je suis totalement tombée dans le panneau de la redite médiatique. J’ai été sensible à l’effet Cannes; j’ai vu partout la bouille de Xavier Dolan en juin; je me suis rappelé son existence en fin d’année, avec l’excellent sketch où Marc Labrèche campe une Christiane Charrette électrisée de recevoir un « homosexuel myope » en studio. Et, finalement, lorsque le Toronto Film Critics Associations lui a décerné le prix Jay Scott pour la relève, j’ai aussi voulu me faire ma propre idée de Xavier Dolan, ce cinéaste dont tout le monde parle.

Le film est toujours à l’affiche du cinéma Beaubien, et même en après-midi, la petite salle accueille une audience respectable. Mais au prix de quel ennui. Un garçon narcissique, colérique, gâté même, qui étale ses crises au grand écran avec plus d’emprunts que de traits qui lui soient propre. Malgré quelques beaux dialogues et la performance d’Anne Dorval, je n’ai pas été convaincue par le récit, qui tient à peu de rebondissements, et qui n’avance qu’au fil des colères que le jeune Hubert pique quotidiennement à sa mère. J’ai même trouvé le temps long, bien que le film ne dure qu’une heure cinquante.

Xavier Dolan est un cinéaste prometteur qui vient de faire son premier film. Porté par son succès à Cannes, il a été reçu en roi dans un petit pays qui ne produit que quelques bons films par année, et faute d’autres bons films d’ici pour éclipser son succès, il continue de faire des vagues. J’ai l’impression de revivre l’imposture de La Grande Séduction, ce faux bon film.

Je me rappelle du moment où j’ai réalisé qu’Un Baiser sil vous plait était un mauvais film. Lorsque Cinéplex Odéon l’avait retiré de sa programmation pour faire pression sur le distributeur, tous les critiques de cinéma du Québec avaient pris part à un débat enflammé sur le droit des petites salles à programmer des grosses sorties internationales. Comme J’ai tué ma mère, Un Baiser sil vous plait était l’œuvre d’un seul homme, Emmanuel Mouret, réalisateur-scénariste-comédien. Le film, quoique bien écrit, était convenu, verbeux, et sans véritable mérite. En rentrant de la projection de presse, j’ai appelé la relationiste pour annuler les entrevues que j’avais prévu faire le lendemain avec Virginie Ledoyen et Emmanuel Mouret en vue de leur diffusion à mon émission à CIBL. Le 2 mai 2008, j’avais préféré présenter une entrevue de Jeanne Crépeau sur son nouveau film, Suivre Catherine. La semaine suivante, j’avais prévu présenter une brève critique du film mais j’avais réalisé une longue entrevue avec Monique Simard pour la sortie du film Le monde selon Lula des productions Virage et j’avais laissé tombé. Mais cette semaine-là, mes collègues des grands médias avaient parlé à pleines pages de leurs rencontres avec Emmanuel Mouret et dudit film. Je m’étais sentie trahie par le consensus critique. Cette semaine-là, mon émission a porté sur deux bons films québécois alors que l’événement de l’heure était le film d’Emmanuel Mouret.

Tel est le pouvoir des médias; nous dicter, en dépit du gros bon sens et de notre goût personnel, la chose à voir ou à faire.


L’année de la consolation

En 2009, quasiment toute l’année, j’ai eu un travail que j’ai détesté. Pas à chaque moment, bien sûr. Mais à chaque jour, au moins une fois, j’ai pensé que je détestais mon travail. Cette conviction est devenue de plus en plus présente jusqu’à ce que je quitte pour de bon mon emploi, vers la fin novembre. Résultat, mon besoin de consolation est devenu de plus en plus pressant et a franchi des sommets inégalés. J’ai passé des heures à lire dans le bain. J’ai cuisiné d’innombrables plats pour moi et mon chéri. J’ai écouté la plus belle musique du monde pour me rappeler à chaque instant que je trouvais la vie merveilleuse. Et je me suis rendu compte que quasi tout le monde autour de moi avait besoin de consolation. Pas tout le temps, c’est sûr. Mais au quotidien, tous, nous posons des gestes qui dénotent un besoin de s’immuniser contre le stress, la laideur, la douleur, le chagrin, la routine. Et quand on se met à détester notre quotidien, quand tout ce qu’on aime devient un remède contre ce qui nous bouffe la plus grosse partie de notre vie, on se met à penser, probablement à travers notre perception malade, que toutes les habitudes servent à une seule et unique chose: consoler.

Voici quelques-unes des habitudes qui démontrent que « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier » (Stig Dagerman).

Le iPod

Le iPod est le meilleur antidote contre la laideur d’un trajet quotidien à pied ou en métro. Il crée un sentiment d’amener sa bulle partout avec soi, et procure un sentiment d’irréalité fort utile pour contrer la grisaille du quotidien. Malheureusement, il est tellement présent dans la vie de certains de mes compatriotes qu’il est en train de devenir un vrai outil de décrochage social. Dans certains cas, c’est de la pure isolation sensorielle, un refus net de goûter la vie sans la trame musicale qui lui ajoute perpétuellement ce petit quelque chose qui console. Le iPod, une consolation que j’ai saluée et utilisée, est en voie de devenir un anesthésiant sociétal.

La bouffe

J’adore manger et cuisiner. Mais je ne peux plus supporter que l’on veuille perpétuellement enjoliver le fait de bien cuisiner et bien manger. Signe des temps, les maudites publicités d’IGA dans lesquelles la madame a une cachette avec huit sortes de chocolat et où un monsieur fait du pâté chinois au canard et à la patate douce. Canard et patate douce, ciboire ! Il y a déjà une panoplie de recettes coûteuses et compliquées que l’on réserve pour les grandes occasions, est-ce qu’on peut garder ça simple quand on fait une recette évidente comme le pâté chinois ? On néglige déjà de cuisiner des tas d’aliments sains qu’on a sous le nez, a-ton vraiment besoin de manger notre betterave en carpaccio et notre pétoncle en verrine ? Vous faites chier avec vos présentations compliquées, quand on sait très bien que le québécois moyen mange sa soupe en conserve et qu’il ne sait même pas faire une béchamel. J’en ai marre, j’en ai vraiment marre. J’ai envie de lancer un mouvement gastronomique pour revenir aux choses simples. Des pizzas. Des tourtières. Des soupes. Du pain. Pis du pouding chômeur ! Faut manger trois fois par jour, par chez nous! Si je donne une verrine à mon chum à midi, il va en vider huit pis il va dire : t’as fait des pâtes ? Non, chéri, mais j’ai fait un carpaccio de betterave. Ça sonne comme une vengeance, vous ne trouvez pas ? Se nourrir est d’abord un besoin, ne l’oubliez pas. Administrée comme une consolation, la nourriture nous emmène sur la pente glissante de la surconsommation.

La littérature

Ma consolation préférée. Je n’arrive pas à lui trouver de défauts à celle-là. Elle est fidèle. Elle est douce. Elle est silencieuse. Elle se prend partout. Elle donne tout sans rien demander. Elle se livre parfois sans style et toute prête, mais sait dévoiler des trésors d’intelligence et de beauté. Elle m’emmène en voyage. Elle m’a ramassé en miettes lorsque je l’avais négligée. Elle m’a tout appris. Elle ne conduit ni à l’isolement, ni à la surconsommation. Les gens qui lisent sont beaux et intelligents (sauf peut-être Éric Zemmour et Denise Bombardier).

En 2010, je vous souhaite de consommer sans modération la plus belle des consolations : la littérature, que je ne saurais décrire autrement qu’en empruntant les mots d’Elsa Morante: « L’art est le contraire de la désintégration. Et pourquoi ? Mais simplement parce que la raison même de l’art, sa justification, son seul motif de présence et de survie, ou, si l’on préfère, sa fonction, est précisément là : empêcher la désintégration de la conscience humaine dans son quotidien, et épuisant, et aliénant usage du monde; lui restituer sans cesse, dans la confusion irréelle, et fragmentaire, et usée, des rapports extérieurs, l’intégrité du réel ou en un mot la réalité. » (Pour ou contre la bombe atomique, Paris, Gallimard, 1992, p.14)


Mes psychopathes préférés

L’année 2009 a été  celle des criminels à cravate. Si vous n’avez déjà lu l’excellent papier de Martin Croteau sur Cyberpresse (Le criminel en cravate a souvent un profil de psychopathe, 1er août 2009), courrez-y. De mon côté, j’ai aussi fréquenté de ces êtres manipulateurs et dénués d’empathie. Tous les psychopathes ne sont pas des criminels. Ils peuvent trouver des moyens tout à fait légaux pour servir leurs intérêts.

Vous avez peut-être appris à vos dépends que le monde actuel est un panier de crabes. Au nom du profit, pas mal de gens développent un mode de pensée en parallèle de leur système moral normal. Ils élaborent un langage propre au cadre de leurs fonctions, un langage dépersonnalisé qui convient aux situations dans lesquelles ils doivent se dissocier. Pas d’empathie, pas de remords. Mais beaucoup de vies détruites en toute légalité.

Juste pour le plaisir, j’ai mis en relief quelques-uns de mes psychopathes préférés. Au cinéma, s’entend.

Le charismatique

There Will Be Blood : Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) érige en absolu un principe simple : exploiter toutes les situations à son avantage. Tout ça avec un objectif bien précis, la croissance de son entreprise pétrolière. Le personnage a un certain charisme, mais il a surtout un plan, qui appliqué méthodiquement, abat devant lui tous les obstacles. Y compris les gens qui osent se placer au travers de son chemin. Son tic de psychopathe, c’est de marteler des phrases bien faites qui trahissent la nature automatisée, normalisée de sa pensée : « You’re a bastard in a basket ».

Le dissocié

Up in the Air. Ryan Bingham (George Clooney) a lui aussi un objectif. Atteindre 10 millions de milles de récompense en points de fidélité à des lignes aériennes. Il a trouvé une job ingrate qui sert son but, licencier des travailleurs partout aux États-Unis. Juste avant que Jason Reitman ne commence à tourner le film, la crise a éclaté. Il a donc modifié le scénario pour que son psychopathe soit confronté à la détresse sociale. Le film a pris un autre sens, il prend en compte l’aspect humain des congédiements. N’empêche, Ryan a développé tous les traits du psychopathe. Il est complètement dépersonnalisé, sa maison est vide de souvenirs, de photos ou de traits personnels, son habillement ne reflète rien sinon sa vie de pousse-crayon, son langage ne comporte aucune référence  émotionnelle. Son truc, c’est d’arriver à convaincre les gens qu’il congédie qu’il leur fait un cadeau et leur ouvre des portes. Son tic de psychopathe, c’est d’avoir développé un langage par lequel il arrive à se persuader de poser un geste généreux, alors qu’il fait précisément le contraire

La manipulatrice

It’s a free world. C’est peut-être parce qu’Angie est mère qu’on ne la classe pas tout de suite parmi les autres psychopathes. Techniquement, elle fait comme nous tous : après la perte de son emploi dans une agence de recrutement, elle se réinvente en s’ajustant à la sauvagerie du système néolibéral. Le problème, c’est qu’elle y adhère complètement en balayant la légalité du revers de la main sous prétexte que le système ne lui a pas fait de cadeau. À partir de là, elle monte son agence de recrutement, ce qui consiste à embaucher des légions de sans-papiers en se prenant une grosse commission et à acheminer ces esclaves vers des usines qui les exploitent. Son tic de psychopathe, c’est d’évoquer son propre droit au bonheur en arrachant le pain de la bouche des êtres les plus vulnérables de la société.

Voilà ce que j’ai vu de plus véridique sur le monde dans lequel nous vivons. Et malheureusement, tous les psychopathes n’ont pas la contenance de ceux que Paul Thomas Anderson, Jason Reitman et Ken Loach nous ont tricotés. Il y en a de plus ternes qui fonctionnent encore mieux. Le monde dans lequel nous évoluons est devenu le terrain de jeu de ces personnages à la carapace épaisse qui mettent leur talent au service de la tyrannie. La seule source de consolation pour le crabe à carapace molle que je suis, c’est d’aller entendre au cinéma ce que le réel n’offre pas : une histoire dans laquelle la misère sociale a une raison et une explication.


Dr Zilbergeld et les céréales de l’abstinence

Dans les pages de ce blogue, je vous parlerai souvent d’un ouvrage que je fréquente en guise de cours de préparation au mariage. The New Male Sexuality a transformé ma vie. Avant d’en commencer la lecture, je n’avais qu’une vague idée de ce qu’était un homme. Depuis que je fréquente Dr. Zilbergeld, j’en apprends à chaque semaine sur le sexe fort. Conçu comme un guide de la sexualité masculine, il comporte les préceptes d’un psychologue qui suit des hommes en thérapie depuis plusieurs décennies, à un vaste panorama d’expériences, de questions, de remarques sur ce que pensent les hommes, ce qu’ils attendent de la sexualité, comment ils fonctionnent sur le plan physiologique et sur les défis qu’ils doivent surmonter à chaque étape de leur vie. Et c’est à la fois plus complexe et plus simple que l’on pense.

Si vous lisez la langue de Shakespeare, courrez acheter ce livre. Si vous ne lisez qu’en français, vous devrez vous contenter de la première édition française (Sexualité Masculine, Ramsay, 1978), que vous devrez trouver sur le marché du livre usagé. J’ai également pensé m’attaquer moi-même à sa traduction française, mais je ne pense pas qu’il serait légitime de me mettre dans la peau d’un psychologue né à la fin des années 30, américain de surcroît. C’est sûrement plus intéressant de vous en communiquer des fragments de mon point de vue de québécoise de 30 ans qui découvre ce qu’est un homme sur le tard !

Entre autres choses, Dr. Zilbergeld traite des mythes qui mènent la vie dure aux américains, comme ces savoureux morceaux de littérature érotique, des fantaisies à l’eau de rose dans lesquelles l’homme est toujours un assaillant et la femme une petite chose bouleversée et suppliante. Mais ça n’est pas de ce genre de fantaisie que je veux vous entretenir ce matin. Un mythe beaucoup plus pervers m’a sauté à la figure en faisant ma lecture. Celui du bien-être à l’américaine.

Au 19ème siècle, un illuminé a parcouru les États-Unis pour exposer ses théories sur la nutrition et la santé. Il s’appelait Sylvester Graham et défendait l’idée qu’une mauvaise santé était le résultat d’excès sexuels. Or sa conception de l’abus était pour le moins restrictive. Pour lui, avoir plus d’un coït par mois était exagéré; la masturbation et les rêves érotiques faisaient aussi partie des pratiques proscrites. Qui plus est, une alimentation trop riche pouvait induire la concupiscence. Il fallait donc avoir une diète riche en légumes et en blé entier. Les idées de Graham n’ont plus cours aujourd’hui, mais il a donné son nom à un biscuit au blé parfumé au miel : le biscuit Graham. Sans le savoir, ma grand-mère servait une douce vengeance au puritanisme en apprêtant le biscuit Graham entre plusieurs couches de flan à la vanille et de crème fouettée. Miam.

Un autre hurluberlu a défendu une thèse basée sur l’abstinence et la saine alimentation. Harvey Kellogg prêchait l’abstinence, même au sein du mariage. Le sexe, et plus particulièrement la masturbation était «  l’acte le plus vil et le plus dégradant que l’homme puisse commettre », un péché qui pouvait induire des maladies comme la tuberculose, les défaillances cardiaques, l’épilepsie, l’acné, etc. Kellogg avait aussi conçu des aliments censés diminuer l’intérêt du consommateur pour le sexe, dont les Corn Flakes. On a d’ailleurs réalisé un film là-dessus, The Road To Wellville avec Anthony Hopkins.

Tout ça pour dire que le prêchi-prêcha américain sur le bien-être et le bien manger ne date pas d’hier, et le marketing non plus. Je me suis toujours méfiée de la petite famille trop bizarre qu’il y avait sur la boîte de Müesli. Je n’aime pas non plus le marketing minceur de Spécial K. Ça me paraît tellement éloigné du plaisir que l’on ressent quand on mange notre première bouchée de céréales du matin. C’est doux, c’est sucré, c’est croquant, ça trempe dans le lait glacé et c’est rafraîchissant. C’est encore meilleur quand on les mange au lit, entre deux parties de jambes en l’air matinales.

Je ne vous dirai pas de ne plus manger de produits Kellogg. Mais je vous mets au défi de prendre exemple sur la sagesse de ma grand-mère maternelle et de savourer vos céréales en ayant le plus de plaisir possible. C’est si bon, de manger. On ne laissera pas à la droite américaine le plaisir de nous dire comment le faire.